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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL
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Le livre indépendant pris dans un effet domino : qui peut encore distribuer les petits éditeurs ?

Un livre peut avoir été écrit, édité, imprimé, avoir encore des centaines d’exemplaires en stock et des lecteurs qui souhaitent l’acheter, tout en devenant presque invisible en librairie. Il suffit que l’entreprise située entre son éditeur et le libraire cesse de fonctionner. La liquidation judiciaire de Makassar, prononcée le 1er septembre 2026 après celles de Soleils Diffusion et de Coop Breizh, met brutalement en lumière cette infrastructure méconnue du monde du livre. Derrière la remarquable diversité de l’édition française se trouve en effet un nombre beaucoup plus limité d’acteurs capables de diffuser, stocker, acheminer, facturer et encaisser les ouvrages. Leur fragilisation pose désormais une question culturelle autant qu’économique : combien de maillons indépendants la chaîne du livre peut-elle perdre avant que la diversité des livres disponibles ne commence elle-même à diminuer ?

Un livre peut exister et devenir introuvable

Dans l’imaginaire du lecteur, la chaîne du livre paraît relativement simple : un auteur écrit, un éditeur publie, un libraire vend. Entre l’éditeur et la librairie se trouve pourtant une mécanique beaucoup moins visible sans laquelle le livre peut rester une pile de papier entreposée quelque part. Il convient de présenter les nouveautés aux libraires, enregistrer les commandes, acheminer plusieurs milliers d’exemplaires lors d’une mise en place mais aussi réexpédier deux livres trois semaines plus tard à une petite librairie, gérer les stocks et les retours, établir les factures, encaisser les détaillants et reverser les sommes aux éditeurs.

Deux métiers interviennent généralement. Le diffuseur assure la fonction commerciale : ses représentants présentent les catalogues et prennent les commandes. Le distributeur prend en charge la circulation physique et une partie essentielle de la circulation financière : stockage, commandes, expéditions, retours, facturation et recouvrement. Selon le Syndicat national de l’édition, le coût direct de cette distribution est estimé à 12 à 14 % du chiffre d’affaires en prix public hors taxes net de retours ; sa part dans le prix public du livre peut varier de 8 à 15 %. Chez les distributeurs les plus équipés, plus de 70 % des commandes passent désormais par échange informatisé de données.

Un distributeur n’est donc pas un simple transporteur de cartons. Il est simultanément entrepôt, système informatique, centre de commandes, service comptable et intermédiaire financier. C’est ce qui rend sa chute potentiellement beaucoup plus grave que la disparition d’un prestataire ordinaire.

Le 1er septembre 2026, Makassar tombe

Le Tribunal des activités économiques de Paris a prononcé le 1er septembre 2026 l’ouverture de la liquidation judiciaire de Makassar. La date de cessation des paiements a été fixée au 24 juillet. Fait important, l’activité est maintenue sous administration judiciaire jusqu’au 1er novembre 2026.

Créée en 1995, Makassar occupait une place particulière dans l’édition indépendante. Bande dessinée, sciences humaines, essais, beaux livres : l’entreprise diffusait ou distribuait environ 200 éditeurs. Quelques semaines encore avant sa liquidation, son dirigeant Vincent Dodivers cherchait un repreneur. Les derniers comptes publiés montrent que la rupture ne date pas de l’été 2026. Makassar avait enregistré une perte nette d’environ 752 000 euros en 2023, puis de 737 000 euros en 2024. À la fin de 2024, ses fonds propres étaient devenus négatifs à hauteur de 784 000 euros. L’entreprise expliquait de son côté avoir subi une accumulation de difficultés : augmentation des coûts fixes, ralentissement du marché, lourds impayés, dont le défaut de paiement de près d’un million d’euros d’un seul éditeur, non nommé publiquement, en 2023-2024, puis difficultés de recouvrement auprès de grands comptes eux-mêmes entrés en procédure collective.

Une cyberattaque et trois mois de « black-out »

À cette fragilité s’était ajouté un accident technologique révélateur. Le 16 août 2024, une attaque par rançongiciel dont les auteurs n’ont pas été publiquement attribués frappe l’ERP d’Octave, utilisé par plusieurs distributeurs, parmi lesquels Pollen, DOD&Cie, AVM, Interart et Makassar. Ce dernier estime avoir subi près de trois mois de « black-out ». Octave est placé en redressement judiciaire en novembre 2024 puis le tribunal de commerce d’Angers prononce sa liquidation judiciaire le 19 mars 2025. Un fournisseur informatique défaillant peut donc perturber plusieurs distributeurs ; des libraires en difficulté fragilisent ensuite leurs créances ; un distributeur qui tombe cesse à son tour de transmettre normalement l’argent des ventes aux éditeurs. La chaîne n’est pas seulement logistique : elle est faite de dépendances économiques et techniques.

Quand l’argent des livres vendus n’arrive plus chez l’éditeur

La vente d’un livre au lecteur ne signifie pas que son éditeur en a déjà reçu le produit. Le distributeur facture les libraires et assure le recouvrement. Lorsque cette circulation financière s’interrompt, une maison peut donc vendre correctement ses livres tout en découvrant que sa trésorerie se vide.

C’est exactement ce qu’ont connu plusieurs éditeurs bretons, principalement cinq maisons directement affectées : les Éditions du Commun, les Éditions Goater, les Éditions L’Œuf, les Éditions Pontcerq et Presque Lune Éditions. Comme me l’a expliqué Jean-Marie Goater, certaines n’étaient plus payées sur le produit de leurs ventes de 2026 et, pour quelques-unes, depuis août 2025. Selon Livre et lecture en Bretagne, les sommes concernées varient suivant les maisons de 6 000 à 150 000 euros.

Pour les Éditions du Commun, installées à Rennes, l’ordre de grandeur dit mieux que tout autre la violence du choc : environ 60 000 euros d’impayés pour un chiffre d’affaires annuel de 200 000 à 250 000 euros. Fin juillet, Sylvain Bertrand expliquait que la maison n’avait plus reçu d’argent sur ses ventes depuis février, alors même qu’elle avait enregistré en mai un niveau de ventes historique.

Pour une grande entreprise, un retard d’encaissement peut parfois être absorbé. Pour une petite maison, 30 000 ou 60 000 euros représentent plusieurs mois d’activité. Pendant que l’argent n’entre plus, les dépenses continuent : imprimeurs, auteurs, graphistes, correcteurs, maquettistes, attachés de presse, salaires éventuels. L’onde de choc et cet effet de ciseaux sur la trésorerie débordent immédiatement l’entreprise éditoriale.

En Bretagne, la crise déplace même les livres dans le calendrier

Les cinq éditeurs bretons ont trouvé des solutions de substitution. Les Éditions du Commun doivent être distribuées par MDS tout en restant diffusées par Hobo ; Goater et Pontcerq passent chez DOD&Cie pour la distribution ; L’Œuf rejoint Pollen pour la diffusion et la distribution ; Presque Lune, déjà distribué par MDS, passe à Média Diffusion pour la diffusion. À l’échelle nationale, le transfert a été considérable. Pollen, MDS, DOD&Cie ou encore Harmonia Mundi ont repris une partie des catalogues auparavant liés à Makassar. DOD&Cie indiquait ainsi avoir dû assurer les transferts et référencements des stocks de 32 éditeurs en une semaine et demie.

Cette capacité de réaction interdit de raconter une histoire artificiellement catastrophiste : la disparition de Makassar ne laisse pas deux cents éditeurs définitivement sans distribution. Une grande partie a trouvé un point de chute. Mais changer de distributeur signifie récupérer et déplacer des palettes, refaire les référencements, renégocier des contrats et rétablir des flux financiers, parfois après plusieurs mois sans encaissement.

Et parfois modifier le programme éditorial lui-même. Presque Lune devait publier à l’automne 2026 Déflagration de Miguel Vila et une nouvelle édition de Sabrina de Nick Drnaso. Les deux ouvrages ont été reportés respectivement à janvier et février 2027, le nouveau diffuseur ne pouvant reprendre un programme déjà engagé. Voilà le moment précis où une crise logistique devient une affaire culturelle : des livres qui devaient paraître ne paraissent plus au moment prévu.

Soleils, Coop Breizh, Makassar : la répétition change la nature du problème

Pris isolément, Makassar pourrait encore être considéré comme l’échec d’une entreprise particulièrement exposée. Le problème est qu’il arrive après plusieurs autres ruptures.

Le 8 avril 2025, Soleils Diffusion est placé en liquidation judiciaire. Plus de 200 éditeurs doivent trouver de nouvelles solutions de diffusion-distribution, certains dans des délais extrêmement courts pour récupérer leurs stocks.

Le 17 juin 2025, c’est au tour de Coop Breizh (voir notre article). La structure bretonne diffusait et distribuait les catalogues de 60 éditeurs auprès d’environ 1 500 librairies et grandes surfaces. Treize salariés perdent leur emploi.

Puis vient Makassar, le 1er septembre 2026.

Et le 2 septembre 2026, la Générale Librest, filiale du groupe Nosoli depuis 2023, cesse son activité de distribution pour compte d’éditeurs ainsi que son comptoir destiné aux librairies indépendantes de l’Est parisien. Des éditeurs partenaires signalent alors factures impayées, relevés manquants et retards de livraison.

Soleils. Coop Breizh. Makassar. Puis le retrait de La Générale Librest. Les nombres d’éditeurs concernés ne peuvent pas être simplement additionnés puisque certains ont pu successivement travailler avec plusieurs de ces structures. Mais plusieurs centaines de relations entre éditeurs et diffuseurs-distributeurs ont dû être recomposées en moins de dix-huit mois.

Le domino tombe aussi depuis les librairies

La fragilité est d’autant plus préoccupante que les difficultés ne viennent pas uniquement du milieu de la chaîne.

Le 28 avril 2026, le groupe Gibert est placé en redressement judiciaire. Avec alors 16 points de vente, environ 500 salariés et près de 86 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, dont environ 35 millions pour le livre, l’entreprise constitue un client majeur de nombreux distributeurs. Livres Hebdo parle immédiatement d’un « enjeu systémique » pour la filière. Depuis, la situation s’est encore dégradée : le 25 août, faute de repreneurs, les magasins Gibert d’Évreux et de Poitiers ainsi que la Librairie de la Place à Paris ont été placés en liquidation judiciaire, avec 27 emplois concernés.

Le 1er juin, le groupe Nosoli, propriétaire notamment du Furet du Nord et de Decitre, entre à son tour en redressement judiciaire : 27 librairies, environ 600 salariés et 150 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025. Un plan de restructuration prévoit la fermeture de onze magasins et jusqu’à 163 suppressions de postes. Fin juillet, six de ces librairies avaient déjà fermé et cinq autres devaient suivre.

Le 3 juillet, la liquidation de Sauramps, après quatre-vingts ans d’existence, entraîne la fermeture de ses magasins de Montpellier et d’Alès et la perte de 54 emplois.

Makassar indiquait précisément que les procédures touchant Gibert et Nosoli avaient transformé certaines de ses créances en sommes particulièrement difficiles à recouvrer. La représentation d’une chaîne linéaire devient alors trompeuse. Il faut plutôt imaginer un réseau dans lequel chacun accorde du crédit au maillon suivant.

Un grand libraire cesse de payer normalement : le distributeur accumule des créances. Le distributeur perd sa trésorerie : il ne reverse plus normalement les ventes aux éditeurs. L’éditeur manque de liquidités : il reporte un tirage, une publication ou le paiement d’un prestataire. La crise circule.

Un marché du livre qui se contracte fortement en 2026

Cet effet de propagation intervient au moment où le marché lui-même se contracte. En 2025, le chiffre d’affaires des éditeurs français s’est établi à 2,883 milliards d’euros, en recul de 0,6 %, tandis que le nombre d’exemplaires vendus diminuait de 1,5 %, à 419,6 millions. Le nombre de nouveautés est passé de 44 660 en 2019 à 36 119 en 2025, soit une baisse de 19,2 %.

Le premier semestre 2026 marque une accélération beaucoup plus nette : –5,9 % en valeur et –6,7 % en volume, soit environ 100 millions d’euros et neuf millions d’exemplaires de moins qu’au premier semestre 2025. Les sciences humaines et sociales, secteur important pour plusieurs petites maisons liées à Makassar et Hobo, enregistrent selon Electre et Livres Hebdo un recul compris entre 10 et 20 %.

Une baisse générale de quelques points ne signifie évidemment pas que le livre disparaît. Elle change cependant radicalement l’équilibre des entreprises dont la marge était déjà faible. Lorsque les volumes diminuent, les infrastructures coûteuses deviennent plus difficiles à amortir.

Des milliers de maisons, mais beaucoup moins d’infrastructures

Une étude du ministère de la Culture, réalisée en 2023 à partir de données dont une partie remonte à 2019 — ce qui ne fait que rappeler combien ce ministère a toujours trois trains de retard, aussi bien dans le secteur du livre que des arts et surtout de la presse où sa Direction des médias accompagne avec une remarquable constance la disparition progressive des titres indépendants (voir notre article) — permet de mesurer le paradoxe. Pour analyser les maisons petites et moyennes, elle a retenu comme périmètre les éditeurs dont les ventes au détail représentaient entre 40 000 euros et 2 millions d’euros en 2019. 1 506 éditeurs entraient dans cette catégorie. Ensemble, ils représentaient environ 13 % des ventes en valeur et 9 % des exemplaires. La moitié réalisaient moins de 143 000 euros de ventes annuelles par les détaillants.

Cette pluralité éditoriale peut donner l’impression d’un système très décentralisé. Mais la diversité de ceux qui produisent les livres ne signifie pas une diversité équivalente de ceux qui peuvent les faire circuler. Créer une petite maison d’édition reste difficile mais techniquement possible avec quelques personnes et des capitaux limités. Construire un distributeur national est d’une autre nature : entrepôts, informatique spécialisée, dizaines de milliers de références, transport, gestion des retours, facturation, recouvrement et capacité à livrer rapidement plusieurs milliers de points de vente.

La bibliodiversité française repose ainsi sur une infrastructure beaucoup moins diverse que les catalogues qu’elle transporte. En pratique, la liberté de publier ne garantit pas, à elle seule, la possibilité d’être disponible.

Makassar distribuait justement ceux que les autres distribuent difficilement

Un élément rend la liquidation de Makassar tristement significative. Son modèle consistait historiquement à absorber certains coûts afin de permettre à de très petites maisons de rester présentes en librairie. Vincent Dodivers reconnaissait en juin que cette économie, longtemps soutenable, ne l’était plus avec l’augmentation des charges. Lors du transfert des catalogues vers Pollen, Benoît Vaillant rappelait également que ces éditeurs avaient bénéficié pendant des années de conditions contractuelles particulièrement favorables, notamment pour le stockage.

Le problème n’est donc pas seulement : « Trouvera-t-on quelqu’un pour reprendre les palettes de Makassar ? » Une grande partie d’entre elles a trouvé preneur. La véritable question devient : combien d’entreprises peuvent durablement distribuer de très petits catalogues à des conditions économiques compatibles avec leur taille ?

La concentration n’explique pas tout, mais chaque disparition réduit les alternatives

Il serait tentant d’expliquer toutes ces difficultés par la seule concentration du secteur. Ce serait hélas trop simple. Makassar accumulait ses propres fragilités financières ; le recul des ventes joue un rôle ; les coûts logistiques augmentent ; la cyberattaque d’Octave fut un accident spécifique ; les grands réseaux de librairies ont eux-mêmes connu des difficultés particulières. Aucune causalité unique ne suffit.

Mais la concentration modifie les conséquences de chaque défaillance. Lorsque des centaines de petites maisons dépendent d’un petit nombre d’infrastructures, la disparition d’un opérateur provoque un déplacement massif des stocks et des contrats vers ceux qui restent.

Les meilleures ventes du premier semestre 2026 fournissent un indice — et seulement un indice, pas une part de marché générale. Sur les 540 places occupées dans les Top 20 hebdomadaires NielsenIQ BookData / Livres Hebdo, les ouvrages distribués par Hachette représentent 41,3 % des occurrences, ceux relevant de Madrigall 37,2 % et ceux distribués par Editis 17,8 %. L’indicateur est fortement dépendant des best-sellers du semestre mais il montre le poids que peuvent prendre quelques infrastructures dans la circulation des titres les plus visibles.

Le mouvement provoqué par Makassar n’est d’ailleurs pas uniforme. Certains catalogues rejoignent Pollen ou DOD&Cie, acteurs indépendants ; d’autres MDS, outil de distribution de Média-Participations. Il ne s’agit donc pas d’une absorption générale par quelques grands groupes. Mais chaque disparition réduit le nombre d’alternatives disponibles et reporte davantage de catalogues sur les structures encore capables de les prendre en charge.

Ce qui se joue derrière les palettes

On parle volontiers de bibliodiversité pour désigner la coexistence des grandes maisons et d’une multitude de structures capables de publier poésie, essais exigeants, traductions rares, bandes dessinées expérimentales, sciences humaines ou auteurs dont les ventes attendues sont trop faibles pour entrer dans une logique industrielle. Mais la bibliodiversité ne se fabrique pas uniquement dans un comité de lecture. Elle se fabrique aussi dans un entrepôt.

Elle dépend d’un logiciel capable de signaler qu’un livre est disponible, d’un représentant qui accepte de présenter une nouveauté promise à quelques centaines d’exemplaires, d’un distributeur qui consent à stocker plusieurs palettes peu rentables — et chaque mètre carré d’entrepôt a un coût — et d’un libraire qui peut commander trois exemplaires sans devoir rechercher comment joindre directement leur éditeur.

Toutes ces opérations paraissent banales tant qu’elles fonctionnent. Leur importance apparaît lorsqu’une seule d’entre elles disparaît. La liquidation de Makassar agit ainsi comme un révélateur : un livre n’est pas seulement un texte, un auteur, un éditeur et un libraire. C’est aussi une infrastructure.

Les petits éditeurs ont-ils encore une place économiquement distribuable ?

Pour l’instant, le système absorbe le choc. Pollen, DOD&Cie, MDS, Média Diffusion, Harmonia Mundi et d’autres opérateurs ont repris des catalogues. Des éditeurs bretons ont trouvé de nouveaux partenaires. Des livres continueront à paraître. Parler aujourd’hui d’effondrement général de l’édition indépendante serait excessif. Mais la question n’est peut-être plus de savoir si le système fonctionne encore. Il fonctionne. La question est de connaître la marge de sécurité qui lui reste.

Après Soleils Diffusion, Coop Breizh et Makassar, tandis que La Générale Librest abandonne à son tour la distribution pour compte d’éditeurs et que plusieurs grands réseaux de librairies traversent des procédures collectives, les acteurs restants doivent potentiellement absorber davantage de catalogues, davantage de stocks et davantage de risques.

Un système peut continuer à fonctionner tout en devenant progressivement moins résilient. Et lorsque cette résilience diminue, le danger n’a rien de nécessairement spectaculaire. Il peut prendre la forme d’un distributeur qui refuse désormais les maisons trop petites ; d’un contrat devenu trop coûteux ; d’un livre dont le tirage diminue ; d’une traduction abandonnée ; d’une nouveauté repoussée ; d’une maison qui publie huit titres au lieu de douze ; d’une autre qui cesse silencieusement son activité.

C’est ainsi que la diversité culturelle et le pluralisme peuvent commencer à se contracter : non par interdiction ni par décision centrale, mais par disparition progressive des conditions matérielles qui permettent aux livres les moins rentables de circuler. La liquidation de Makassar ne prouve pas que ce seuil est atteint. Elle oblige en revanche à demander à quelle distance nous nous en trouvons.

Combien de maillons indépendants la chaîne du livre peut-elle encore perdre avant que la diversité éditoriale ne commence elle-même à se réduire ? Et combien avant que les intermédiaires encore debout, contraints d’absorber toujours davantage de catalogues et de risques, ne se fragilisent à leur tour, au risque de transformer l’effet domino en chute d’un véritable château de cartes éditorial ?

Nicolas Roberti

L’auteur

Nicolas Roberti

Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.