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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL
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Premières Nations du Québec : des voix, des livres et des couleurs à vif

Des voix innues, wendates ou abénaquises aux couleurs de Christine Sioui Wawanoloath, les littératures et les arts des Premières Nations du Québec dessinent un territoire où mémoire, langue, terre et création demeurent étroitement liées. À l’occasion de l’exposition consacrée à Christine Sioui Wawanoloath au Musée des Abénakis jusqu’au 8 novembre 2026, Unidivers revient sur plusieurs écrivains, poètes et artistes qui ont profondément renouvelé la création autochtone contemporaine au Québec.

Ce dossier reprend et actualise un ensemble initialement publié dans un numéro spécial de la revue Hopala ! La Bretagne au monde, aujourd’hui disparue. Préparé avec l’aide de Laure Morali et Maurizio Gatti, il réunissait des textes et des regards consacrés à des écrivains et artistes alors encore peu connus en France. Depuis, plusieurs de ces voix se sont imposées, de nouveaux livres ont paru, les œuvres ont circulé et le regard porté sur les littératures autochtones a lui aussi évolué.

Ce qui se murmure au vent et parfois crie

Ils s’appellent Abénaquis, Algonquins, Atikamekw, Cris, Hurons-Wendats, Innus, Micmacs, Mohawks, Naskapis. Ce sont, avec d’autres encore, les Premières Nations du Québec. Leur histoire porte les traces de guerres, de migrations, de famines, de déplacements et de ruptures, mais aussi celles d’une mémoire orale qui a traversé les générations.

Forêts, rivières, montagnes, grands lacs, vents et saisons ne constituent pas seulement un décor. Ils appartiennent à une manière de raconter le monde. Les légendes parlent de montagnes rouges, de racines et d’écorces à soigner, d’îles nées des grands fonds, d’attrapeurs de rêves et de souffleurs de visages. Les paysages deviennent des réservoirs de mémoire, des lieux où l’histoire humaine demeure inséparable de la terre.

Carte des Premières Nations du Québec
Les Premières Nations du Québec.

Longtemps tenues à distance des grands récits littéraires francophones, ces voix ont progressivement trouvé leur place dans l’espace public et éditorial. Écritures manifestes, parfois douloureuses, souvent fières : elles travaillent l’identité, le territoire, la langue et les blessures de l’histoire sans se réduire à leur seule dimension mémorielle.

Nicolas Vincent Isawanhonhi, chef huron-wendat au XIXe siècle
Nicolas Vincent Isawanhonhi, chef de la nation huronne-wendate entre 1810 et 1844.

Une littérature qui s’affirme

Parmi les livres qui ont contribué à faire connaître cette littérature en France, Kuessipan de Naomi Fontaine et N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures de Natasha Kanapé Fontaine occupent une place particulière. Deux autrices innues, deux écritures très différentes : le récit pour l’une, la poésie pour l’autre, mais une même volonté de faire entendre des existences longtemps observées depuis l’extérieur.

Couverture du livre Kuessipan de Naomi Fontaine
Kuessipan, Naomi Fontaine.
Couverture du livre N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures de Natasha Kanapé Fontaine
N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures, Natasha Kanapé Fontaine.

Naomi Fontaine s’est imposée par une écriture d’une grande économie, attentive aux gestes, aux silences et aux communautés. Son œuvre s’est poursuivie jusqu’à Ne flanche pas, paru en 2025. Natasha Kanapé Fontaine a, de son côté, développé un travail où poésie, récit, performance et musique se répondent, avec notamment Nauetakuan, un silence pour un bruit en 2021 et J’achève mon exil par un retour tremblant en 2024.

À leurs côtés, Laure Morali et Maurizio Gatti ont joué un rôle important de passeurs. Avec Aimititau. Parlons-nous, Laure Morali a imaginé un livre fondé sur une idée simple et décisive : écrire avec l’autre plutôt que sur l’autre. Des écrivains autochtones et non autochtones y dialoguent d’égal à égal, dans un espace commun où les frontières littéraires autant que culturelles peuvent être déplacées.

Maurizio Gatti a, pour sa part, consacré plusieurs travaux aux littératures autochtones francophones du Québec. Son anthologie Littérature amérindienne du Québec. Écrits de langue française, publiée en 2006, réunissait contes, récits, théâtre et poésie. Une version revue et augmentée a paru en 2024 sous le titre Littératures autochtones francophones au Québec, signe d’un champ littéraire désormais beaucoup plus visible et reconnu.

Écrire pour reprendre voix

Le déracinement traverse une grande partie de ces œuvres, mais il ne constitue jamais leur unique horizon. Chez Rita Mestokosho, la perte peut être celle de la famille, de la langue maternelle, des repères culturels et du territoire. La poésie devient alors une manière de reconstruire un lien là où l’histoire a parfois produit de la rupture.

Famille innue au Lac-Saint-Jean à la fin du XIXe siècle
Famille innue au Lac-Saint-Jean, 1898.

Chez Natasha Kanapé Fontaine, la langue elle-même devient un territoire de confrontation. Écrire en français signifie aussi écrire dans la langue de l’autre afin d’être entendu, tout en rappelant qu’une langue ancienne a pu être perdue ou empêchée. L’écriture ne cherche pas seulement à raconter : elle réclame une histoire, une mémoire et la possibilité de la transmettre.

Rita Mestokosho fait de la terre un être presque respirant. Les arbres, les ruisseaux, les saisons ou la neige ne sont pas des ornements poétiques, mais des formes de connaissance. J.M.G. Le Clézio avait souligné cette présence du vent, de l’eau et des grands espaces dans son œuvre, ainsi que la tension permanente entre douleur, paix et espérance.

Portrait historique d’un homme autochtone du Québec
Portrait historique d’un homme cri

Virginia Pésémapéo Bordeleau fait, elle aussi, circuler le désir, la mémoire et les métamorphoses dans une poésie où la nature devient matière intérieure. Marie-Andrée Gill adopte souvent une forme plus brève, plus intime, dans laquelle corps, pages blanches, ombres et souvenirs se détachent comme autant de fragments à recomposer. Son œuvre s’est développée depuis Béante jusqu’à Uashtenamu : Allumer quelque chose, paru en 2025 aux éditions La Peuplade.

Dans un discours prononcé en 2011, Jean Sioui invitait à ne plus présumer de ce que sont les peuples autochtones, mais à les laisser se raconter eux-mêmes. La formule conserve toute sa force : l’enjeu n’est plus de parler à leur place, mais d’entendre des voix qui ont longtemps été marginalisées, interprétées ou reformulées par d’autres.

Entre le silence et le cri

Ces écrivains travaillent un même espace mouvant : celui qui sépare le silence de la parole, l’effacement de la transmission, l’héritage de l’invention. L’ordre des choses n’y est jamais définitivement fixé. Il se déplace, se transforme et les formes littéraires elles-mêmes accompagnent ce mouvement.

La « littérature-monde » chère à Michel Le Bris ou le « chaos-monde » d’Édouard Glissant offrent ici deux points de comparaison possibles. Rien n’oblige à enfermer une littérature dans une identité fixe ; rien ne permet non plus d’effacer le lieu d’où elle vient. Les frontières demeurent, parfois visibles, parfois intérieures, mais les œuvres les traversent.

Comment sentir de l’intérieur un monde auquel on demeure étranger ? Comment trouver la juste distance entre proximité et éloignement ? C’est peut-être là l’une des questions essentielles soulevées par ces textes. Ils donnent accès à des expériences particulières sans prétendre abolir la distance qui nous en sépare.

Les mots circulent alors comme des reliefs à toucher, des textures, des contours, des mouvements. Les voix d’hier et celles d’aujourd’hui se répondent. Certaines racontent la perte, d’autres la résistance, d’autres encore la joie ou le désir. Toutes contribuent à déplacer le regard.

Des couleurs à vif

Cette circulation entre mémoire et création ne s’arrête pas à la littérature. Plusieurs artistes autochtones travaillent simultanément l’écriture, l’illustration, la peinture ou la poésie. Chez Christine Sioui Wawanoloath, ces pratiques ne constituent pas des domaines séparés : elles semblent procéder d’un même geste, d’un même rapport aux récits, aux mythes et aux couleurs.

Il ne s’agit pas ici de peinture mondaine, de marché ou de cote. Les œuvres ne cherchent pas à reproduire les codes de la grande scène internationale. Elles peuvent paraître simples, directes, presque instinctives. Leur force vient précisément de cette lisibilité assumée, de leur goût pour les formes franches, les aplats et les couleurs qui occupent l’espace sans hésitation.

Pas de paysages académiques ni de perspective savante cherchant à organiser le regard. Les formes semblent parfois surgir d’une enfance retrouvée, d’une légende ou d’un récit transmis. Le monde visible et le monde imaginaire ne s’y opposent pas : ils se superposent.

Exvoto : peindre le merveilleux

Exvoto de Christine Sioui Wawanoloath
Exvoto, Christine Sioui Wawanoloath.

Dans Exvoto, une étrange poésie s’installe. Le merveilleux ne surgit pas comme un effet spectaculaire : il semble faire partie du monde. Les figures, les couleurs et les signes composent un univers de légendes et de destinées venues par air, par terre et par mer, peuplé d’enfants, de forêts et d’animaux.

Les tableaux semblent à peine sortis de l’enfance et pourtant chargés d’une mémoire beaucoup plus ancienne. Ils n’illustrent pas seulement un récit : ils ouvrent un espace dans lequel le récit peut continuer à se transformer.

Wawasaki. Terre sacrée : la couleur comme langage

Wawasaki. Terre sacrée de Christine Sioui Wawanoloath
Wawasaki. Terre sacrée, Christine Sioui Wawanoloath.

Dans Wawasaki. Terre sacrée, les couleurs ne tremblent pas. Rouge, vert et bleu cohabitent sans chercher la discrétion. Les formes occupent l’espace, se replient, s’ouvrent, se croisent et paraissent parfois inventer leur propre réalité.

L’impression de naïveté est trompeuse. Derrière la simplicité apparente des figures se construit un système visuel fondé sur les courbes, les aplats, les correspondances et les oppositions chromatiques. La couleur cesse d’être un simple habillage : elle devient une manière de penser.

Glooskap dans la forêt de Brocéliande : un mythe en voyage

Glooskap dans la forêt de Brocéliande de Christine Sioui Wawanoloath
Glooskap dans la forêt de Brocéliande, Christine Sioui Wawanoloath.

Le titre lui-même crée un déplacement : Glooskap dans la forêt de Brocéliande. Glooskap, héros mythique des Micmacs, quitte symboliquement son territoire d’origine pour rencontrer l’un des grands paysages légendaires de Bretagne. Le rapprochement n’efface ni l’un ni l’autre : il les fait dialoguer.

Ces peintures travaillent ainsi parallèlement à l’écriture. Elles touchent à la mémoire collective tout en inventant leur propre espace. Pour qui ne connaît pas les récits dont elles procèdent, les tableaux demeurent immédiatement accessibles ; pour qui les connaît, ils ouvrent une profondeur supplémentaire.

Il y a derrière eux tout un peuple de figures, d’animaux, de signes et de souvenirs. Un imaginaire libre, parfois familier, parfois insoumis, dans lequel le passé n’est jamais figé mais remis en circulation.

Une création toujours vivante

Christine Sioui Wawanoloath expose jusqu’au 8 novembre 2026 au Musée des Abénakis, au Québec. L’exposition Kizi n’namih8 matgwas | J’ai vu le lièvre s’inscrit dans le travail du musée autour des liens entre passé et présent, mythes, objets, récits fondateurs et création contemporaine de la culture w8banaki.

Cette actualité rappelle surtout que les littératures et les arts des Premières Nations du Québec ne relèvent ni du témoignage figé ni de la seule conservation patrimoniale. Ils continuent à inventer des formes, à déplacer des langues, à produire des images et à renouveler leurs propres traditions.

De Naomi Fontaine à Rita Mestokosho, de Natasha Kanapé Fontaine à Marie-Andrée Gill, de Jean Sioui à Christine Sioui Wawanoloath, les œuvres réunies ici ne parlent pas d’une seule voix. Elles partagent pourtant une même exigence : ne plus être regardées uniquement comme les traces d’un monde ancien, mais comme des créations pleinement contemporaines.

Pour poursuivre

À lire également sur Unidivers :Naomi Fontaine, Laure Morali et Mylène Durand.

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L’auteur

Jean-Louis Coatrieux

Jean-Louis Coatrieux est spécialiste de l’imagerie numérique médicale, écrivain et essayiste. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment aux éditions La Part Commune et Riveneuve éditions.