La Pagode à Paris, le cinéma japonais du 7e arrondissement attend toujours sa renaissance

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La Pagode

Situé au 57 bis rue de Babylone, à l’angle de la rue Monsieur, dans le 7e arrondissement de Paris, le cinéma La Pagode fait l’objet d’un immense chantier de restauration et d’extension. La réouverture, un temps espérée en 2025, semble désormais repoussée. En attendant, les images de synthèse de ses futures salles de projection entretiennent l’impatience autour de ce lieu unique, vestige spectaculaire du japonisme parisien et temple mythique du cinéma d’art et d’essai.

Bâtie en 1896 par l’architecte Alexandre Marcel, La Pagode est l’un des plus singuliers témoins du japonisme qui fascinait l’Europe de la fin du XIXe siècle. Caché derrière les façades sages du 7e arrondissement, à proximité du Bon Marché, du musée Rodin et des hôtels particuliers de la rue de Babylone, l’édifice semble surgir d’un autre monde. Toiture relevée, bois ouvragés, décor exotique, jardin clos, silhouettes japonisantes. Paris y a longtemps abrité l’un de ses rêves d’Asie.

L’architecte Alexandre Marcel se serait notamment inspiré du sanctuaire Tōshō-gū de Nikkō, au Japon, haut lieu de l’architecture sacrée japonaise du XVIIe siècle. Dans le Paris de la Belle Époque, l’Extrême-Orient est alors un imaginaire autant qu’un style. On collectionne les estampes, les paravents, les laques, les céramiques. Les artistes, les décorateurs, les architectes et les grands bourgeois se passionnent pour cet ailleurs recomposé. La Pagode naît de cette ferveur.

La tradition rapporte que François-Émile Morin, l’un des dirigeants du Bon Marché, commanda ce pavillon pour son épouse, Amélie Suzanne Kelsen, grande amatrice d’art asiatique. La Pagode n’était pas encore un cinéma, mais une somptueuse salle de fêtes. On y donnait des réceptions, des dîners, des soirées mondaines. Des décors et éléments venus d’Asie participaient à cette mise en scène raffinée, à la fois intime et théâtrale.

L’histoire ajoute une pointe de roman à cette architecture déjà romanesque. Peu après l’inauguration, l’épouse de François-Émile Morin quitte son mari pour un autre homme. Le cadeau d’amour devient alors décor d’abandon, puis lieu de fêtes, avant de s’endormir progressivement. La Pagode ferme comme salle de réception en 1927. Quatre ans plus tard, en 1931, elle renaît sous une autre forme. Elle devient un cinéma.

Cette seconde vie va faire sa légende. La Pagode devient l’un des lieux les plus attachants de la cinéphilie parisienne. On y vient pour son architecture, son jardin, son atmosphère, mais aussi pour sa programmation. Le lieu accompagne l’essor du cinéma d’auteur, accueille des œuvres exigeantes, des films en version originale, des cinéastes devenus majeurs. Luis Buñuel, Jean Renoir, Jean Cocteau, puis François Truffaut, Claude Chabrol, Jean-Luc Godard ou Éric Rohmer y trouvent un écrin à la mesure de leur modernité.

La Pagode, cinéma historique du 7e arrondissement de Paris

Dans les années 1960 et 1970, La Pagode appartient pleinement à la mythologie du Paris cinéphile. On y vient autant pour voir un film que pour entrer dans un monde. La salle japonaise, les boiseries, le jardin, le salon de thé composent une expérience rare. L’endroit a quelque chose d’un refuge, d’un secret partagé par des générations de spectateurs. À Paris, peu de cinémas ont autant mêlé le plaisir du lieu et celui de l’écran.

Mais les décennies passent et le bâtiment se fatigue. Le cinéma connaît plusieurs périodes d’incertitude, de conflits et de fermetures. Après des années difficiles, La Pagode ferme ses portes en novembre 2015. Beaucoup craignent alors que ce monument fragile du cinéma parisien ne disparaisse définitivement du paysage culturel.

Le rachat du lieu en 2017 par l’homme d’affaires américain Charles S. Cohen relance l’espoir. Producteur, distributeur et exploitant, fondateur de Cohen Media Group, Charles S. Cohen se présente comme un amoureux du cinéma français et du patrimoine cinématographique. Son projet est ambitieux. Il ne s’agit pas seulement de sauver La Pagode, mais de la restaurer, de l’agrandir et de la transformer en équipement culturel contemporain, sans lui retirer son identité.

Charles S. Cohen, propriétaire du cinéma La Pagode
Charles S. Cohen

La restauration est confiée à l’agence Loci Anima de Françoise Raynaud et à Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des monuments historiques. Le chantier est délicat, car La Pagode n’est pas un simple cinéma ancien. Ses façades, ses toitures, sa grande salle japonaise et son jardin font partie d’un ensemble patrimonial d’une extrême sensibilité. Restaurer La Pagode signifie intervenir sur un monument rare, mais aussi l’adapter aux usages contemporains de projection, d’accueil, d’accessibilité, de confort et de sécurité.

Le projet prévoit une profonde restructuration. La Pagode doit passer de deux à quatre salles de projection, grâce à la création de deux salles supplémentaires en sous-sol. L’ensemble doit proposer environ 400 à 450 places selon les présentations du projet, tout en conservant la vocation art et essai du lieu. La Région Île-de-France indique que l’opération vise aussi à moderniser l’isolation, à améliorer la consommation énergétique et à créer un espace vert paysager.

Ce chantier n’a toutefois pas été un long fleuve tranquille. La coupe d’arbres anciens dans le jardin, en 2020, a suscité une vive émotion parmi les riverains et les défenseurs du patrimoine. Les responsables du projet ont défendu la nécessité technique de certains travaux, notamment pour permettre l’extension en sous-sol et la reconstruction paysagère. La controverse a rappelé combien La Pagode demeure un lieu affectif. On ne touche pas impunément à un décor qui appartient à la mémoire sensible de Paris.

La réouverture, annoncée à plusieurs reprises, a été repoussée. Les documents municipaux évoquaient une fin de chantier progressive en 2024 et 2025. Les informations les plus récents signalent désormais un retard, laissant attendre une renaissance fin 2026 début 2027. Derrière les palissades, le toit japonisant réapparaît pourtant déjà par endroits. Les images de synthèse diffusées par l’agence Loci Anima laissent entrevoir de belles salles de projection, sobres, élégantes, pensées pour inscrire ce monument dans le XXIe siècle.

Travaux de restauration du cinéma La Pagode à Paris

La future Pagode devra réussir une équation difficile. Retrouver l’éblouissement du lieu sans le figer dans la nostalgie. Protéger le décor sans en faire un musée mort. Accueillir les spectateurs d’aujourd’hui sans effacer ceux d’hier. Dans une capitale où tant de salles indépendantes ont disparu ou se sont banalisées, cette renaissance est très attendue. Elle pourrait redonner au 7e arrondissement un cinéma singulier, mais aussi rappeler que la salle de cinéma est encore un lieu, une architecture, une ambiance, une manière d’habiter collectivement les images.

La Pagode n’est pas seulement un bâtiment pittoresque. Elle résume une part de l’histoire culturelle parisienne. Elle raconte le japonisme de la Belle Époque, les rêves décoratifs de la bourgeoisie, la naissance d’un cinéma d’art et d’essai, l’amour des cinéphiles pour les lieux atypiques, puis les tensions contemporaines entre patrimoine, économie, écologie et rénovation. Sa réouverture sera donc plus qu’une bonne nouvelle pour les amateurs de cinéma. Elle sera un test. Paris saura-t-il faire revivre ses lieux rares sans les dissoudre dans la simple opération immobilière ?

La Pagode
57 bis rue de Babylone, à l’angle de la rue Monsieur
75007 Paris

Le toit japonisant de La Pagode à Paris pendant les travaux
Martine Gatti
Martine Gatti est une jeune retraitée correspondante de presse locale à Paris et dans le pays de Ploërmel depuis bien des années.