Il vivait sans eau, sans électricité, mais avec une fortune cachée. Elle rêvait d’amour, de notoriété — ou peut-être de biens immobiliers. Treize ans après la mort de Marcel Amphoux, l’étrange conte alpin entre un ermite montagnard et une Parisienne flamboyante se transforme en long feuilleton judiciaire. Portrait croisé d’un homme frugal et d’une femme accusée de calculs.
Le montagnard des Hautes-Alpes qui ne voulait rien posséder
Marcel Amphoux, né en 1944, habitait une masure reculée sur les hauteurs de Puy-Saint-Pierre, dans le Briançonnais. Sans confort moderne, il refusait l’eau courante, l’électricité, les écrans. Il dormait sur une paillasse, cultivait quelques pommes de terre, partageait son territoire avec des sangliers et… possédait plusieurs terrains et chalets proches de Serre-Chevalier. Héritier d’un vaste patrimoine foncier légué par ses parents, il était assis sur une fortune estimée à 1,5 million d’euros, dont il ne semblait avoir ni conscience exacte ni volonté de tirer profit.
Mais il avait un sens aigu de la justice sociale. Ses biens, il les louait à très bas prix à des personnes précaires, ses « locataires de cœur ». Il refusait de vendre, malgré les pressions du marché immobilier alpin. Son mode de vie frugal n’était pas de la misère : c’était un choix de vie éthique, radicalement à rebours de la modernité.
Sandrine Devillard : entre glamour, clip et intentions floues
Lorsque Sandrine Devillard, Parisienne de 42 ans, surgit dans son existence, c’est tout un monde qui s’invite dans la vallée. Agent immobilier, ancienne danseuse, masseuse, chanteuse, figure des plateaux de télévision locaux, elle fascine et intrigue. Pourquoi cette femme élégante, sophistiquée, un brin fantasque, s’intéresse-t-elle à un vieil homme solitaire qui vit sans salle de bain ?
Ils se marient le 3 septembre 2011. Le jour des noces, les sifflets fusent sur le parvis de la mairie. Certains parlent de farce. D’autres crient à la manipulation. Marcel lui-même aurait murmuré à l’officier d’état civil : « Je ne voulais pas me marier. Je n’ai pas eu le choix. » La formule, rapportée par plusieurs témoins, alimente durablement la suspicion.
Sandrine s’installe un temps à Puy-Saint-Pierre, tourne un clip de variété intitulé L’appel du soleil, joue les épouses amoureuses… mais quitte rapidement les montagnes pour revenir à Paris.
Un accident, un testament et un héritage qui divise
Moins d’un an après, le 29 novembre 2012, Marcel meurt dans un accident de voiture. Le conducteur, un ami de Sandrine, est grièvement blessé. L’hypothèse d’un accident fortuit n’éteint pas les rumeurs : des proches parlent de manipulations, de tensions, de coups de fil étranges.
Mais la surprise vient d’ailleurs. Peu avant sa mort, Marcel rédige un testament olographe dans lequel il déshérite totalement Sandrine. Il lègue tous ses biens à ses cinq locataires, des personnes modestes, souvent sans famille, qu’il considérait comme sa vraie communauté.
Le testament est authentifié, validé par une expertise graphologique. Sandrine conteste. Elle lance une longue procédure judiciaire, évoque un abus de faiblesse, une extorsion de consentement… sans succès. En 2017, la justice clôt l’affaire civile. Elle ne touchera rien.
2025 : l’ultime rebond judiciaire
Mais le feuilleton continue. Début 2025, nouveau coup de théâtre : une procédure vise cette fois le mariage lui-même. Les légataires (les « locataires de cœur » bénéficiaires du testament) engagent une action en nullité sur le fondement de l’article 146 du Code civil, soutenant que Marcel n’aurait pas eu de véritable intention matrimoniale. Sandrine Devillard est assignée et conteste cette lecture, en défendant au contraire l’existence d’un consentement et d’une relation réelle.
L’enjeu est lourd au plan symbolique comme au plan patrimonial : si le mariage était annulé, il serait réputé n’avoir jamais existé, ce qui bouleverserait la manière dont la justice apprécie la place de chacun dans le dossier (qualité d’épouse, effets civils attachés à l’union, et, en toile de fond, la succession déjà disputée depuis des années). Dit autrement : après le testament, c’est le lien conjugal qui devient le champ de bataille.
La justice doit trancher, mais l’exercice paraît délicat. D’après Me Philippe Goudard, avocat spécialiste du droit des successions, interrogé par Le Parisien (9 juin 2025), « contester un mariage treize ans après les faits, sans élément probant nouveau, est juridiquement périlleux ».
Deux visions du monde, deux visions de la vie
Au fond, l’affaire Amphoux oppose deux psychologies, deux philosophies de l’existence :
- Marcel, l’homme de la terre, était animé d’une logique de détachement, de sobriété choisie, de lien humain profond. Pour lui, la richesse ne valait rien si elle n’était pas redistribuée, offerte, partagée avec les pauvres. Son testament est celui d’un cœur fidèle à ses valeurs.
- Sandrine, la citadine brillante, incarne une forme de mobilité sociale moderne, parfois jugée opportuniste. Elle revendique aujourd’hui encore un amour sincère, un projet de vie, des relations sexuelles, des conversations tendres. Mais son image médiatique — clips de variété, passages à la télévision, vie glamour — n’a cessé de desservir sa sincérité aux yeux du public.
Un conte tragique, un héritage moral
Ce n’est pas qu’un contentieux notarial. L’affaire Amphoux, c’est un mythe contemporain, un conte cruel, où la fable de la bergère et du prince est inversée. L’homme pauvre est en réalité riche. La femme dorée n’hérite de rien. Et chacun se demande si l’amour était vrai, si le consentement était libre, ou si le tout n’était qu’une tragi-comédie sur fond de malentendu moral.
Alors, qui aura le dernier mot ? La justice le dira. Mais dans les Hautes-Alpes, l’ombre de Marcel veille toujours sur ses chalets décrépis et ses héritiers modestes — comme un rappel que le vrai luxe est parfois de ne rien vouloir posséder.
La longue bataille judiciaire (2012–2025)
| Date | Événement |
|---|---|
| Mai 2013 | Début de la procédure civile (contestations autour du testament : abus de faiblesse, extorsion, etc.). |
| 27 juin 2013 | Volet pénal de l’accident : le conducteur est relaxé par le tribunal correctionnel de Gap (homicide involontaire). |
| Décembre 2016 | Juge d’instruction : non-lieu dans le volet pénal lié aux soupçons autour du décès. |
| Novembre 2017 | Cour d’appel de Grenoble : confirmation du non-lieu. |
| Mars 2019 | Cour de cassation : validation de la décision. |
| 4 février 2025 | Tribunal judiciaire de Grasse : audience (article 146 du Code civil) dans une procédure visant à faire annuler le mariage ; Sandrine Devillard est assignée. |
| Juin 2025 | Volet civil devant le tribunal de Gap : nouvelle audience/étape de procédure autour de la succession (contentieux toujours en cours). |
