À l’occasion d’une rencontre avec Chloé Rosner au musée d’art et d’histoire du Judaïsme, le dimanche 14 juin 2026, retour sur un livre majeur consacré aux usages politiques de l’archéologie en Palestine-Israël. Dans Creuser la terre-patrie, l’historienne montre comment la fouille du sol, loin d’être une simple science des vestiges, peut devenir un instrument de mémoire, de légitimation et de construction nationale.
Creuser la terre-patrie. Une histoire de l’archéologie en Palestine-Israël, de Chloé Rosner, ne se contente pas de raconter l’histoire d’une discipline savante, il montre comment l’archéologie, en Palestine puis en Israël, s’est trouvée prise dans une tension permanente entre science, mémoire, religion, territoire et nation.
La question est vertigineuse. Que fait-on quand on creuse un sol déjà saturé de récits sacrés, de conquêtes, d’exils, de promesses, de ruines, de frontières et de revendications ? Que cherche-t-on exactement dans la terre ? Des objets, des preuves, des ancêtres, une continuité, une légitimité ? En Palestine-Israël, l’archéologie ne fut jamais seulement une affaire de tessons, de murs, de strates ou d’inscriptions. Elle fut aussi, très vite, une manière de dire l’appartenance.
Chloé Rosner retrace cette histoire avec une grande précision documentaire. Elle remonte aux premiers temps de l’archéologie dans la Palestine ottomane, lorsque sociétés savantes, voyageurs, religieux, collectionneurs et administrateurs produisent déjà une première cartographie savante de la Terre sainte. Puis elle suit la transformation progressive de cet espace religieux et biblique en territoire national, c’est-à-dire en terre susceptible d’être inventoriée, nommée, classée, fouillée, exposée et revendiquée.
Le titre dit tout. Il ne s’agit pas seulement de creuser la terre. Il s’agit de creuser une terre-patrie. Autrement dit, de faire surgir du sous-sol les matériaux d’un récit collectif. L’archéologie devient alors une science de la trace, mais aussi une politique de la continuité. Elle peut relier un peuple à un lieu, donner une profondeur historique à un projet national, transformer des vestiges en preuves, des ruines en arguments, des sites en emblèmes.
La force du livre tient à son refus des simplifications. Chloé Rosner ne réduit pas l’archéologie à une propagande. Elle montre au contraire l’ambivalence d’une discipline prise entre ses exigences scientifiques et les usages sociaux, institutionnels et politiques de ses découvertes. L’archéologue peut chercher à comprendre le passé ; l’État, le musée, l’école, le tourisme ou le récit national peuvent s’emparer de ses résultats pour produire autre chose qu’un savoir, à savoir une appartenance.
De la Terre sainte à la terre-patrie
L’un des grands intérêts de l’ouvrage est de montrer le glissement d’un imaginaire religieux vers un imaginaire national. Pendant longtemps, la Palestine est regardée, décrite et fouillée comme Terre sainte. Elle est le territoire des Écritures, des pèlerinages, des récits bibliques, des attentes chrétiennes, juives et musulmanes. Mais à mesure que se développent les nationalismes modernes, puis le projet sioniste, l’archéologie change de fonction symbolique. Elle ne sert plus seulement à éclairer le texte ou à documenter le passé. Elle contribue à produire une présence historique sur un territoire.
Ce passage n’est pas anodin. Il transforme le vestige en élément de continuité. La pierre devient archive. La fouille devient récit. Le site devient lieu de mémoire. Dans cette perspective, l’archéologie n’est pas extérieure à l’histoire politique de la région. Elle en devient l’un des langages.
Un livre sur la science, mais aussi sur ses usages
Creuser la terre-patrie intéresse donc autant les lecteurs d’histoire que ceux qui s’interrogent sur les usages publics du passé. Le livre invite à comprendre comment une science peut être mobilisée sans nécessairement perdre toute rigueur, mais sans rester non plus à l’abri des récits qui l’entourent. C’est là que l’enquête devient précieuse. Elle permet d’échapper aux oppositions faciles entre vérité scientifique et manipulation politique. Elle décrit plutôt une zone de frottement, où les savoirs circulent entre archives, institutions, musées, écoles, médias, discours nationaux et conflits de mémoire.
Cette réflexion dépasse largement le seul cas israélo-palestinien. Elle concerne toutes les sociétés qui cherchent dans le passé matériel une justification à leur présent. Elle rappelle que l’archéologie n’est jamais neutre au moment où elle entre dans l’espace public. Les objets qu’elle exhume n’ont pas de voix par eux-mêmes. Ils doivent être datés, interprétés, exposés, racontés. C’est dans cette chaîne d’interprétation que se joue une partie décisive du pouvoir.
Focus. Une rencontre au mahJ le 14 juin 2026
Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme accueille Chloé Rosner le dimanche 14 juin 2026, de 11h à 12h, pour une rencontre autour de Creuser la terre-patrie. Une histoire de l’archéologie en Palestine-Israël. Le rendez-vous propose d’interroger la manière dont l’archéologie participe à la fabrique d’une nation, des prémices du sionisme jusqu’à nos jours.
Le format, limité à 25 personnes, annonce un échange resserré, propice à la discussion. Dans un musée consacré à l’histoire et aux cultures juives, le sujet trouve une résonance particulière. Il ne s’agit pas seulement de parler d’archéologie ancienne, mais de comprendre comment le passé, lorsqu’il est extrait du sol, devient parfois l’un des matériaux les plus sensibles du présent.
Informations pratiques
- Rencontre : Creuser la terre-patrie. Une histoire de l’archéologie en Palestine-Israël
- Avec : Chloé Rosner, historienne de l’archéologie
- Date : dimanche 14 juin 2026
- Horaire : 11h à 12h
- Lieu : musée d’art et d’histoire du Judaïsme
- Adresse : 71 rue du Temple, 75003 Paris
- Capacité : limitée à 25 personnes
- Tarif : non communiqué dans les informations disponibles
