Le Bar des grandes espérances : J.R. Moehringer, l’enfance en quête de père

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grandes espérances

Le bar des grandes espérances, publié aux éditions Elysande, est le premier roman du journaliste J.R. Moehringer. Il y dresse à l’intérieur le portrait d’un garçon en quête d’une figure paternelle et y dessine une fresque de l’Amérique du point de vue de la classe défavorisée…

Moehringer se prénomme John Joseph comme son père, suivi de Jr. Et son père l’appelle Junior. Sauf que lui préfèrera, dans son ouvrage, se prénommer Jr, jamais écrit J.R. Le problème est psychologique, voire métaphysique, et nous avons sur la table cet imposant roman, Le Bar des grandes espérances, un titre qui renvoie à Dickens et à ce chef d’œuvre Les Grandes Espérances (Great Expectations, 1861).

Le titre originel est The Tender bar, et on le connaît, avant cette lecture française servie par une excellente traduction, par le film qu’en a tiré, en 2021, George Clooney, notre nouveau compatriote que nous saluons chaleureusement. Mais différent du titre français de ce film, Le Bar de la tendresse, ce Bar des Grandes espérances est mieux venu, car le bar en question s’appelle le Dickens, et qu’il nous présente un personnage en tout point semblable à un héros dickensien. Il s’agit, en effet, de ce que les théoriciens appellent un Bildungsroman, un roman d’apprentissage décrivant le cheminement du protagoniste de son enfance à sa maturité, de ses manques et manquements au travers des vicissitudes de la vie jusqu’à son accomplissement et sa plénitude, d’un handicap initial jusqu’au couronnement final, dans une atmosphère de grande tendresse, car la tendresse immense d’une mère et l’affection fervente des habitués d’un bar sont les vecteurs d’un texte qui se lit d’un bout à l’autre avec un intérêt soutenu, et même passionné.

Voyons donc de quoi et comment est fait ce coming-of-age story de J.R. Moehringer venu des Amériques qui est tout à la fois un glorieux journaliste couronné du prix Pulitzer, un ghostwriter, une plume, qui a aidé le tennisman Agassi et le prince Harry à s’exprimer dans leurs confessions, et enfin un romancier advenu qui aujourd’hui nous retient et nous séduit.

Sans nulle surprise, le récit s’ouvre par une justification du titre : qu’il soit en anglais ou en français, c’est avant tout d’un Bar qu’il s’agit :

Nous y allions chaque fois que nous avions besoin de quelque chose. Nous y allions quand nous avions soif, bien entendu, et faim, et quand nous étions morts de fatigue. Nous y allions quand nous étions heureux, pour faire la fête, et quand nous étions tristes, pour nous morfondre. Nous y allions après les noces et les funérailles, pour trouver quelque chose qui nous apaise, et nous y allions toujours avant pour y puiser une bonne rasade de courage. Nous y allions quand nous ne savions pas ce dont nous avions besoin, en espérant que quelqu’un pourrait nous le dire. Nous y allions quand nous étions à la recherche de l’amour, de sexe, d’emmerdes ou de quelqu’un porté disparu, parce que tôt ou tard, tout le monde revenait ici. La plupart d’entre nous venions là quand nous avions besoin qu’on nous trouve.

Et aussi besoin de se trouver, car l’auteur tout au long du texte va chercher à se trouver et se connaître : Il est à la recherche de lui-même. Au début il y a une voix, the Voice, et un enfant de huit ans qui écoute la radio. Il cherche désespérément à entendre la voix de son père qui a quitté sa mère depuis belle lurette et qui est animateur de radio, et donc, cette voix est pour le garçonnet, la seule présence paternelle, éphémère, lointaine, fugitive. Nous sommes à New York, ou plutôt dans une banlieue des plus modestes, Manhasset, où l’enfant grandit couvé par sa mère célibataire, avec pour seule image virile et appui protecteur l’oncle Charles, qui est barman au Dickens. Et l’enfant d’y traîner depuis le temps des couches-culottes.

Le lieu du récit est donc ce bistrot où l’enfant grandit dans la tendresse de Chas et des habitués qui sont comme les parents de l’enfant qui se perçoit orphelin de père, et qui, lorsque le petit atteindra les 18 ans de sa majorité, se disputeront pour lui offrir le verre de son adoubement, son entrée dans le royaume des hommes, des vrais, des individus accomplis. Mais pour parvenir à ce stade, quel est le cheminement de ce JR ?

L’enfant promène partout son poste radio et fait défiler les chaînes pour tenter de localiser la voix de son père absent, et parfois, oui, il l’entend et il frémit. Le père apparaîtra bien une fois ou deux, et parlera à son fils comme s’il l’avait toujours connu et fréquenté avec cette désinvolture des Américains qui nous a toujours surpris. Comme en écho à cette quête de la voix, il y a bel et bien la présence de celui qu’on a surnommé The Voice, Franck Sinatra lui-même, qui court tout au long du récit et que le narrateur rencontrera même une fois lors d’une conférence de ce dernier à l’université, et,  bien sûr, il en sera déçu, de cette Voice comme de la voix disparue du père.

Mais d’autres voix autour de lui se font entendre, car nous sommes tout le temps dans un bar où l’on ne fait que parler, et ce roman est riche d’oralité, le langage parlé sous toutes ses modalités y est la chose la plus présente, y compris dans sa représentation graphique, comme d’écrire d’une traite certaines phrases de débit précipité du genre « faudraquetureviennespetit ». Et il y a ceux qui bégaient et ceux qui hurlent, ceux qui ressassent et ceux qui se taisent à grands gestes. Les grandes gueules et les mutiques, et aussi d’assez belles bagarres comme dans les films à l’irlandaise de John Ford. Ce qui donne lieu à des descriptions des plus savoureuses, avec ce style très particulier du romancier qui doit beaucoup à son savoir-faire de journaliste ; ainsi de l’un des habitués les plus truculents, Bob le Flic :

Il m’a fallu la moitié de la nuit pour trouver à quelle star de cinéma ressemblait Bob le Flic. Et puis d’un coup, j’ai trouvé : John Wayne. Ce n’était pas tant le visage que le physique et la phrénologie. Il avait le corps de John Wayne, ce large buste sans hanche, et l’énorme tête rectangulaire de Wayne, qui semblait faite exprès pour porter un chapeau de cowboy. Si on mettait un chapeau de cowboy sur la tête de Bob le Flic, me disais-je, il ne broncherait pas. Il se contenterait d’en toucher le rebord et de dire : « S’lut. » Il avait la même posture que Wayne, cette façon de légèrement osciller sur les jambes qui affirmait : Tous les Apaches au monde ne réussiront pas à prendre ce fort. Je m’attendais à ce qu’il selle son tabouret avant de s’asseoir dessus.

Et, bien sûr, l’alcool coule à flots, avec toutes les formes de cocktails dont sont tant friands les Américains – sans oublier l’indispensable olive du Dry Martini –, quand ce n’est pas le classique double Scotch. Sauf que l’alcool tue, et l’auteur en appelle au poète García Lorca qui définit si bien cette existence d’ivrogne et de désespéré : « La mort, / elle entre et sort, / elle sort et entre, / la mort, / de la taverne ». La boisson est ici, chez le narrateur, le signe de son flottement dans la vie, depuis son intronisation parmi les piliers de zinc à l’âge requis de 18 ans jusqu’à ses 25 ans où, la maturité venant enfin, l’incertitude d’une adolescence laisse place à l’équilibre de l’homme accompli qui se rabat sur le Ginger Ale comme seule consommation possible.

En contrepoint de ce défilés de cocktails et de verres en tout genre, il y a le baseball ou le softball, sport, spectacle, divertissement, paris qui meublent le tissu romanesque et alimentent toutes les conversations du bistrot. Et l’on n’ignorera rien des exploits du pitcher et de l’héroïsme du home run. Sans oublier la boxe qui est ou fut, aux États-Unis, un autre sport roi ; ce qui donne lieu à cette constatation de grande sagesse : « Tous les bars ont un faible pour la boxe, parce que buveurs et boxeurs s’assoient sur des tabourets, se sentent patraques et finissent au tapis ».

Comme dans tout récit de formation, la quête de l’identité est le thème qui court tout du long. Dans le cas de Moehringer, tout vient de l’absence du père, de l’abandon de son épouse et de son fils. Ce dernier n’a que sa maman pour se raccrocher à l’existence, et elle est en tout point exemplaire, donnant lieu à un portrait des plus touchants. La mère est le seul appui – abri – de l’enfant, elle est tout son univers, toute sa maison, et lorsqu’au terme d’un effort surhumain, où le petit des quartiers pauvres qui habite la maison délabrée du grand-père, réussit à se faire admettre à la prestigieuse université de Yale, la mère est là, elle qui a tant fait pour lui, elle est partie prenante et je est un nous :

Je lui ai tendu la lettre. Oh, mon Dieu, s’est-elle écriée en lisant, des larmes plein les yeux. Elle a serré la lettre contre son cœur. Je l’ai prise par la main et je l’ai faite danser dans le salon, dans et hors de la cuisine, et puis nous nous sommes assis côte à côte à la table et nous avons relu la lettre encore et encore, moi en criant, elle en chantant, avant de sombrer à nouveau dans le silence. Nous ne réussissions à ne plus rien dire d’autre. Nous n’osions pas, et nous n’en avions pas besoin. Nous croyions tous les deux dans les mots, mais il n’y avait que trois mots pour ce jour, pour ce sentiment : Nous étions pris.

Et l’on ne s’étonnera pas de la dédicace de ce livre : « Pour ma mère ».

Le parcours accidenté de ce Jr se prête à une vision d’une rare ampleur de la société américaine des années quatre-vingts jusqu’à la tragédie collective des Tours Jumelles, qui frappe de plein fouet l’entourage du garçon : le Tender Bar est orphelin de maints habitués qui étaient les amis et la famille de Jr et aussi, depuis son adolescence, les substituts du père. Ce n’est pas pour rien que ce bar inscrit la tendresse dans son nom :

Le 11 septembre 2001, ma mère m’a téléphoné de l’Arizona pour m’annoncer la nouvelle. Nous sommes restés ensemble au téléphone, à regarder la télévision, et quand nous avons réussi à parler, nous nous sommes demandé avec effroi combien d’habitants de Manhasset devaient se trouver dans ces tours. C’était pire que ce que nous redoutions. Près d’une cinquantaine d’habitants de Manhasset sont morts dans les attentats du World Trade Center.

Il appartiendra au jeune Moehringer de rendre compte de la tragédie, d’abord comme le journaliste au Times qu’il est finalement devenu, et dont ce récit nous trace les étapes et les difficultés, et ici en composant ce roman qui est avant tout le témoignage d’une vie, au terme de laquelle, inévitablement, surgira l’orgueilleuse interrogation de Rousseau : « Qu’un autre te dise, s’il l’ose, je fus meilleur que cet homme-là ».

C’est l’itinéraire de toute autobiographie, mais, par chance, ici l’art du roman l’emporte sur la confession et nous lisons ce livre avec le même regard passionné que s’il s’agissait, justement, d’un des grands romans de Dickens, d’autant que l’auteur fait quelques allusions à David Copperfield et à Oliver Twist. Mais c’est, bien sûr, toute l’Amérique, et ce Manhasset jouxtant New York qu’il nous présente dans une vaste fresque, des plus vivantes et attachantes.

On lira ce livre monumental presque d’une traite, en se disant que l’expression de Roland Barthes, « plaisir du texte » est celle qui lui colle le mieux. Heureux lecteur « ose entrer après moi [pour citer Pierre Jean Jouve] dans ces portes claquantes |de ce bar] où suffit la cheville ardente d’un regard » !

  • Auteur : J.R. Moehringer
  • Titre : Le Bar des grandes espérances
  • Titre original : The Tender Bar
  • Traduction : Thierry Gillyboeuf (traduit de l’anglais)
  • Éditeur : Éditions Élysande
  • Année de parution : 2025
  • Pagination : 478 pages
  • Prix : 24 €
  • Genre : roman autobiographique / récit de formation (coming-of-age)