Mêlant grande et petite histoire, Romain Bertrand et Jean Dytar, racontent les violences morales, culturelles et physiques de la colonisation espagnole. Magnifique d’érudition et d’originalité.
1539. Cela ne fait qu’un demi-siècle que Christophe Colomb a accosté en Amérique. Vingt ans seulement que les colonisateurs ont pris Mexico. Pourtant sur la place publique, ce sont les espagnols qui sont les maîtres. Ils brûlent un indien, accusé d’hérésie. Une hallebarde, un Christ en croix, président au supplice. En apparence, un ordre nouveau s’est imposé. Deux personnages dans la foule assistent à cet assassinat. Le premier est un petit indien. Il s’appelle Antonio Valeriano. Le second est un missionnaire franciscain : le padre Bernardino de Sahagun. L’enfant est subjugué par les rites catholiques. Le religieux est outré d’une conversion religieuse imposée par la brutalité : « Nous nous efforçons de les faire chrétiens et ils les brûlent. Mais que croyaient-ils ? Qu’en quelques années, ils leur feraient oublier leur dieux et renier leurs idoles ? ».
L’un et l’autre se rencontrent à cette occasion. Débute ainsi une longue amitié de cinquante ans. Des liens forts, ambigus que les auteurs racontent avec délicatesse mélangeant le réel recueilli des textes disponibles et la fiction possible ou probable. Chacun des deux personnages possède sa zone grise qui nous interroge cinq siècles plus tard. Le religieux veut certes mieux connaitre les croyances des indiens mais pour les éradiquer et évangéliser leurs âmes. Le jeune homme, admirateur de la pensée écrite des textes espagnols se grandit en se cultivant mais il va à l’encontre de sa culture ancestrale et collabore contre son peuple avec l’ennemi.

Tous deux participent conjointement à une oeuvre écrite gigantesque. Les conquistadors ont brûlé dès leur arrivée, le peu de traces écrites laissées par les autochtones, la tradition orale étant privilégiée. Bernardino pense à l’instar du père Rodrigo que pour combattre le Malin, il convient de « comprendre en profondeur ce qui nous est étranger pour adapter notre prédication ». Commence alors la récolte, pendant plusieurs années de témoignages d’anciens indiens, racontant leurs croyances, leur conception du monde, leurs divinités. De cette compilation semblable à une enquête sociologique, naîtra « L’histoire générale des choses de la nouvelle Espagne », un manuscrit de 2446 pages, document essentiel pour connaitre le monde Aztèque, aujourd’hui appelé Codex de Florence. Il est le troisième personnage de la BD.
Nous avions découvert Jean Dytar avec La vision de Bacchus (Voir chronique. Prix Ouest face Quai des Bulles 2014). Il se révélait déjà comme un remarquable auteur de BD historique, thème dont il explore et explose les règles par sa manière singulière de les traiter. Ont suivi notamment Florida, #J’accuse (voir chronique) ou encore Les Illuminés (voir chronique). A chaque BD, il modifie son dessin, le format de l’ouvrage pour innover, éviter le récit traditionnel et mettre son trait au service du scénario. C‘est original. C’est magnifique. Format carré et dessin s’inspirant des « pinturas » indiennes, il multiplie ici les trouvailles graphiques pour nous conduire en suivant les pas dessinés de Antonio dans le labyrinthe d’un récit collectif. Les hachures, les perspectives géométriques des publications européennes côtoient les silhouettes et les pictogrammes indiens.

À ce souci d’originalité graphique, s’ajoute une recherche de la vérité historique, mise à jour avec les dernières recherches. Accompagné par l’historien Romain Bertrand, s’appuyant sur deux personnages ayant réellement existé, les auteurs racontent en fait les affres et l’abomination de la colonisation, avec plus de force que de multiples manifestes, sans en occulter les ambiguïtés et les possibles conciliations. La conquête espagnole n’est que le prélude des colonisations ultérieures et en possède toutes les caractéristiques: un mépris des autochtones, de leur culture, de leur mode de vie, de leurs croyances fondé sur un sentiment indigne de supériorité et de savoir. C’est toute l’idéologie du système colonial qui est montrée : violences et massacres, anéantissement du passé, apport de virus et surtout mise en place d’une idéologie totalitaire, celle de la « vraie foi », deux termes accolés vertigineux puisqu’ils donnent à la croyance, une valeur de certitude. La création du monde pensée selon les Aztèques apparaît grotesque aux Conquistadors qui ne posent aucune question sur les propres incohérences et fantasmes de leur récit originel. Dans le sillage de nombreux historiens contemporains, les auteurs démontrent que le récit colonial est beaucoup moins linéaire que l’enseignèrent des siècles durant des chroniqueurs. Les ambiguïtés que représentent les vies et les choix de Antonio et Bernardino témoignent d’une agrégation lente de deux cultures, moins simpliste que l’absorption intégrale de la culture indienne, longtemps décrite.
La Bande dessinée a la réputation de rendre accessibles des thématiques complexes au plus grand nombre. Les sentiers d’Anahuac valident ce précepte en mélangeant érudition et bonheur de lecture.
Les sentiers d’Anahuac. Scénario : Romain Bertrand et Jean Dytar. Dessin : Jean Dytar. Éditions La Découverte. Delcourt. 160 pages. 34,95€. Parution : 08.10.2025
Grand Prix de la critique ABCD 2025. Prix Cases d’Histoire 2025.
