Delphine de Vigan, Je suis Romane Monnier : qui parle quand nos traces parlent ?

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Je suis Romane Monnier a quelque chose d’immédiatement romanesque et vaguement coupable comme un téléphone trouvé, un accès accordé et soudain la possibilité de dérouler une existence à l’envers, application après application comme on remonterait un fleuve de signes. Delphine de Vigan, qui aime depuis longtemps faire dialoguer l’intime et l’époque, branche ici son récit sur notre prothèse quotidienne… ce rectangle qui enregistre tout, du plus trivial au plus décisif.

Thomas, la cinquantaine, se réveille avec le mauvais téléphone, celui d’une inconnue croisée la veille. Il cherche à le rendre. Romane Monnier, identifiée, refuse de récupérer l’appareil ; et, plus troublant, elle lui transmet de quoi l’ouvrir. Dès lors, Thomas entre dans une « chambre noire » contemporaine avec des messages, notes, audios, historiques, traces de santé et de consommation, géolocalisations, échanges avec proches, avec une psy, avec des services en ligne. D’elle ne reste qu’un portrait par empreintes, et l’énigme d’un geste (abandonner l’objet le moins abandonnable). Le téléphone, ici, n’est pas un gadget de pitch, c’est un piège à conscience. Le lecteur, comme Thomas, se découvre voyeur. Et l’autrice a l’intelligence de ne pas faire la morale depuis une chaire, elle construit une situation qui nous met en faute tout seuls, par curiosité, par inquiétude, par besoin de comprendre.

Le risque d’un roman de traces (SMS, notes, audios, fragments) est de produire un effet de catalogue. Mais de Vigan sait, en général, donner du nerf aux inventaires. Elle cherche la pulsation derrière la donnée, le tremblement derrière l’évidence, ce qui se dérobe derrière l’archivage. Ici, l’ombre portée s’appelle « disparition », mais aussi « vérité ». Qu’est-ce qui est vrai, quand tout est documenté et pourtant révisable, tronquable, falsifiable ?

L’enquête au sujet de Romane agit comme un révélateur pour Thomas — sa paternité, ses deuils, ses angles morts. L’écart d’âge ne sert pas à opposer les jeunes et les vieux, mais à montrer deux manières d’être pris dans le même filet, avec des symptômes différents.

Toutefois, si la lecture est stimulante, elle est moins… viscérale que par le passé. Le lecteur réfléchit beaucoup mais… ressent parfois moins. C’est le revers d’un roman construit comme une exploration méthodique, la pensée gagne en précision ce qu’elle perd, par moments, en abandon.

Et puis fouiller un téléphone, c’est répétitif par nature. Même si cette répétition a du sens (elle imite l’addiction, le scrolling, la compulsion), elle peut produire une petite fatigue, l’impression de “tourner en rond” avant que le roman ne relance autrement sa tension.

Mais le geste familier repris par Delphine de Vigan est réussi. Prendre une question sociale brûlante et la faire passer par des destins ordinaires, à hauteur d’humain. Après Les enfants sont rois (les écrans, la surexposition, l’économie de l’attention), Je suis Romane Monnier de Delphine de Vigan déplace le projecteur sur la coulisse totale — le stockage de soi, la comptabilité intime, la part de nous que nous externalisons puis que nous subissons. Le smartphone n’est plus seulement une archive, il devient une relique, un reste presque sacré et obscène à la fois qui concentre une existence en fragments. Et l’élément le plus dérangeant n’est peut-être pas l’intrusion, mais la zone grise du consentement. Romane transmet le code, comme si elle autorisait — ou piégeait — le regard, comme si elle déléguait à un inconnu la charge de porter sa vérité ou son effacement.

Delphine de Vigan saisit alors quelque chose de plus subtil que l’addiction qui est de l’ordre d’une anesthésie. On sait tout, on voit tout, on recoupe, mais l’émotion se tient parfois à distance, filtrée par l’interface, par la logique du “scroll”, par la froideur des preuves. Cette moindre viscéralité devient un symptôme. Le roman met en scène une sensibilité sous perfusion, une époque saturée d’informations et pourtant pauvre en présence. Surtout, il rappelle que “disparaître” n’est plus s’effacer mais devenir illisible. Car un téléphone est un palimpseste — versions, corrections, suppressions, mises à jour — et l’identité, aujourd’hui, se fabrique autant par ce qui reste que par ce qui a été brouillé, saturé, rendu introuvable dans l’excès même des traces. Et après la dernière page, on regarde son téléphone autrement, non comme un outil, mais comme une autobiographie involontaire. L’autobiographie de qui, du reste ?

Delphine de Vigan, Je suis Romane Monnier (Gallimard, coll. Blanche), 336 pages, 22 €, parution : 15 janvier 2026.

Rocky Brokenbrain
Notoire pilier des comptoirs parisiens, telaviviens et new-yorkais, gaulliste d'extrême-gauche christo-païen tendance interplanétaire, Rocky Brokenbrain pratique avec assiduité une danse alambiquée et surnaturelle depuis son expulsion du ventre maternel sur une plage de Californie lors d'une free party. Zazou impénitent, il aime le rock'n roll dodécaphoniste, la guimauve à la vodka, les grands fauves amoureux et, entre deux transes, écrire à l'encre violette sur les romans, films, musiques et danses qu'il aime... ou pas.