L’histoire d’une ville se raconte par ses remparts, ses institutions et ses grandes dates mais aussi par ce que l’on mange. La nourriture, la manière dont on la partage, ce que la table autorise, interdit ou met en scène. Avec Économie de la table : à Rennes à la Renaissance (mi XVe – début XVIIe siècle), l’historien Hubert Delorme propose une plongée ample et documentée dans une capitale provinciale dont la vie quotidienne, les hiérarchies sociales et les réseaux d’approvisionnement s’écrivent aussi au fond des plats.
Publié aux Presses universitaires François-Rabelais dans la collection Tables des Hommes, l’ouvrage se présente comme une enquête au long cours, fondée sur l’exploitation d’archives, de comptes, d’inventaires et de traces administratives, lesquelles permettent de reconstituer, au plus près, les circuits du ravitaillement, les économies domestiques, les gestes culinaires et les normes symboliques qui entourent la consommation. À Rennes, entre fin du Moyen Âge et premiers XVIIe siècle, la table n’est pas seulement un lieu de repas : elle devient un révélateur d’ordre social, un espace de distinction, et parfois un outil politique.
L’ambition du livre est d’articuler des dimensions que l’on dissocie trop souvent. D’un côté, l’économie concrète, celle des marchés, des métiers, des flux de denrées, des prix, des taxes et des contraintes de transport. De l’autre, l’économie symbolique, celle du prestige, des manières, de l’hospitalité, du don et des obligations implicites. Or ces deux régimes se nouent précisément « à table », puisque manger, c’est choisir, payer, montrer, offrir, se conformer ou s’écarter.
La documentation, on le devine, n’est pas également répartie. Les tables des privilégiés laissent davantage de traces, parce qu’elles produisent plus d’écritures comptables, plus d’inventaires, et plus d’occasions officielles d’être documentées. Ce biais, Hubert Delorme ne le masque pas. Il en fait un objet d’analyse, en étudiant ce que ces sources disent, mais aussi ce qu’elles taisent, et en montrant comment les repas « visibles » structurent une représentation de la société rennaise.
Au plan urbain, la question alimentaire est une question d’organisation. Qu’est-ce qui arrive en ville, par quels axes, avec quelles saisons, quels intermédiaires, et quels contrôles. L’alimentation oblige à penser la ville comme un nœud, à la fois administratif et logistique, où se rencontrent campagnes proches, réseaux marchands plus lointains, et cadres fiscaux. La « table » devient ainsi une porte d’entrée pour comprendre la fabrication d’un espace urbain, ses dépendances et ses tensions.
Le livre s’intéresse aux denrées, mais aussi aux dispositifs : la circulation, les modalités d’achat, les stockages, les lieux de vente et les formes de régulation. Derrière la question apparemment simple « que mange-t-on ? », surgissent des problèmes très concrets, car nourrir une ville suppose des arbitrages, des métiers spécialisés, et une capacité à absorber les variations de récoltes, les pénuries et les hausses de prix.
Ce que l’on met dans l’assiette compte, mais la façon de le faire compter importe tout autant. À la Renaissance, l’écart social se lit dans le choix des produits, dans la diversité des mets, dans les rythmes festifs, et dans la mise en scène des repas. Manger « bien » n’est pas seulement manger « plus », c’est aussi manger autrement, avec des codes, des usages, et une grammaire de la respectabilité.
Le livre insiste sur cette dimension, car la table sert à affirmer un rang, à accueillir et à impressionner, à produire de la dette symbolique et de la reconnaissance. Il y a, dans les repas des élites, une politique de l’apparence qui passe par le coût, la rareté, la variété et le cérémonial. Et il y a, symétriquement, une économie de la contrainte et de la sobriété, qui façonne les tables modestes, moins documentées, mais tout aussi structurées par les normes du temps.
À la Renaissance, la nourriture circule aussi hors du marché. Le don, l’hospitalité, les obligations entre familles, voisins, confréries ou réseaux de pouvoir fabriquent une économie parallèle, encadrée, codifiée, et parfois stratégique. Offrir un repas n’est jamais neutre : c’est inscrire l’autre dans une relation, c’est affirmer une place, c’est parfois gouverner sans en avoir l’air.
À cela s’ajoutent les contraintes religieuses qui ordonnent le calendrier alimentaire, distinguent « gras » et « maigre », et obligent à composer entre prescriptions spirituelles et plaisirs terrestres. L’intérêt du travail d’Hubert Delorme est de ne pas réduire ces dimensions à un décor, puisqu’elles structurent concrètement l’approvisionnement, les pratiques culinaires et la hiérarchie des aliments.
Ce qui frappe, au fil des pages, c’est la capacité d’un sujet en apparence domestique à reconfigurer notre regard sur la ville. Rennes se donne ici comme une société en mouvement, traversée par des logiques économiques, politiques et culturelles, dont la nourriture constitue un observatoire particulièrement précis. La table relie le dehors et le dedans, la campagne et la ville, la règle et l’usage, l’intime et le public. Elle raconte une histoire urbaine à hauteur de bouche, mais jamais anecdotique.
Avec ses 422 pages, l’ouvrage s’adresse autant aux amateurs d’histoire rennaise qu’aux lecteurs curieux d’histoire de l’alimentation, et il intéressera aussi ceux qui travaillent sur les cultures matérielles et les formes de distinction sociale. Il rappelle, au passage, qu’une ville ne se comprend pleinement que lorsqu’on accepte d’y lire ce qui nourrit, ce qui manque, ce qui circule, et ce qui se montre.

Repères
- Titre : Économie de la table : à Rennes à la Renaissance (mi XVe – début XVIIe siècle)
- Auteur : Hubert Delorme
- Éditeur : Presses universitaires François-Rabelais
- Collection : Tables des Hommes
- Format : broché, 422 pages
- Prix indicatif : 26 €
- ISBN / EAN : 978-2-38605-023-7
- Préface : Florent Quellier
