L’Affaire Bojarski appartient à ce type de polar français “à la ligne claire” qui conjugue récit chronologique, minutie de la reconstitution, dramaturgie patiente et, au centre, un personnage que le cinéma adore parce qu’il le met en abyme sans avoir besoin de le dire : un faussaire, donc un artisan de l’illusion, un technicien du regard, un metteur en scène clandestin.
Note de la rédaction : ★★★★☆
Synopsis : Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la guerre. Il y utilise ses dons pour fabriquer des faux papiers pendant l’occupation allemande. Après la guerre, son absence d’état civil l’empêche de déposer les brevets de ses nombreuses inventions et il est limité à des petits boulots mal rémunérés… jusqu’au jour où un gangster lui propose d’utiliser ses talents exceptionnels pour fabriquer des faux billets. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille. Très vite, il se retrouve dans le viseur de l’inspecteur Mattei, meilleur flic de France.
Jean-Paul Salomé retrouve ici ce qui lui réussit le mieux qui est puiser dans le réel pour fabriquer du romanesque, mais un romanesque tenu, documenté, presque pudique. Après La Syndicaliste, il change d’arène et d’époque, mais pas de méthode. Il filme une affaire comme on remonte une mécanique en laissant les faits produire leur propre suspense. Le résultat a une “patine” reluisante — chapeaux, ateliers, banlieues modestes, trains, fumées, guichets, papier, encres — et surtout un tempo qui refuse l’hystérie contemporaine. Le film L’Affaire Bojarski assume une forme classique qui lui permet de faire entendre une musique plus fine, celle du double jeu, de la clandestinité domestique, du mensonge comme seconde peau.
Le grand plaisir de L’Affaire Bojarski tient dans sa dimension “tactile”. C’est un film qui montre. Qui filme des gestes tels que mesurer, graver, tester, recommencer, rater, recommencer encore, s’approcher de la perfection comme on s’approche d’une obsession. Le faussaire n’est pas ici une figure flamboyante de film de casse ; c’est un homme du labeur. Le récit trouve une tension particulière dans cette contradiction ; la transgression n’a rien d’explosif, elle est laborieuse, répétitive, presque ascétique. On comprend alors pourquoi le surnom de “Cézanne de la fausse monnaie” n’est pas un simple gimmick promotionnel. Le film prend au sérieux l’idée que la copie peut devenir une esthétique, que l’illégal peut se vivre comme un art. Et que cette croyance peut mener à la chute avec la logique froide d’un engrenage.
Reda Kateb interprète Jan Bojarski comme un personnage à la Simenon, taiseux, secret, dense, traversé de tensions muettes. Son visage travaille en sous-texte. Ce n’est pas un charmeur, c’est un homme qui se retire du monde parce que le monde l’a déjà retiré de lui-même — immigrant, inventeur brimé, réduit à l’invisibilité administrative, puis poussé vers l’ombre où, paradoxalement, son talent devient enfin souverain. Reda Kateb excelle à faire sentir cette souveraineté triste à travers l’orgueil sans grandiloquence, la fierté sans triomphe, la jubilation d’une réussite technique immédiatement rattrapée par la peur d’être découvert.
Face à lui, Bastien Bouillon compose un policier dont l’entêtement frôle la fascination. Le film installe leur duel comme un couple parallèle. Deux hommes qui se définissent l’un par l’autre, à distance, sur la durée. Et Sara Giraudeau, en épouse tenue dans l’ignorance, donne au film son vrai point d’ancrage moral : la clandestinité n’est pas seulement une question de loi, c’est une question d’intimité. Le mensonge a un coût, et ce coût se paie au sein du foyer, dans les silences, les absences, les coïncidences trop bien huilées.
Certains spectateurs regretteront un mise en scène un peu sage, une ampleur qui aurait mérité d’être plus fiévreuse, un risque formel davantage assumé. Certes. Mais la force du film est justement de ne pas écraser son histoire sous la signature. Jean-Paul Salomé ne cherche pas l’esbroufe néo-noire ; il vise une clarté narrative qui réhabilite le plaisir du grand cinéma populaire : qui raconte, qui installe, qui laisse exister les personnages et les milieux, et fait confiance au spectateur pour goûter la lente montée de la traque.
Et surtout, L’Affaire Bojarski est plus actuel qu’il n’en a l’air. Sous l’élégance rétro, il y a une fable politique discrète… l’immigré talentueux à qui l’on refuse la reconnaissance ; la société qui confond identité et légitimité ; la violence feutrée de l’administration quand elle fabrique de l’infériorité. Le film n’appuie pas, il expose. Il ne transforme pas Bojarski en martyr, mais il rend intelligible la pente qui mène du déclassement à la transgression. Et c’est déjà beaucoup, dans un cinéma où l’explication tourne souvent au slogan.
Au fond, L’Affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé réussit parce qu’il épouse son sujet. Il fabrique du cinéma comme Bojarski fabrique ses billets avec une obsession du détail, une volonté de “ne pas faire toc”, une recherche de justesse matérielle. Il y a là quelque chose de vertigineux, un film sur la contrefaçon qui travaille sa propre authenticité. Un thriller historique qui préfère l’odeur du papier et la durée des vies aux coups d’éclat. Un récit d’illégalité qui filme, sans moraliser, la part d’humanité et de solitude derrière le crime.