Le Mage du Kremlin ou quand Olivier Assayas filme la fabrication d’un pouvoir et l’ivresse du récit

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Le Mage du Kremlin sort le mercredi 21 janvier 2026 sur les écrans en France. Le nouveau film d’Olivier Assayas adapte le roman de Giuliano da Empoli, cette « fausse confession » devenue best-seller (voir notre article) qui imagine la parole tardive d’un homme de l’ombre ayant contribué à façonner l’ascension de Vladimir Poutine.

Sur le papier, c’était une matière redoutable, un long monologue politique, conceptuel, presque une théorie du pouvoir déguisée en thriller. À l’écran, Assayas en fait autre chose, une traversée des années 1990-2000. Quand la Russie post-URSS passe de l’ivresse de l’ouverture au cynisme d’un État-récit, construit comme un spectacle, durci comme un mythe.

Le cœur du dispositif, dans le livre comme dans le film, tient dans un nom : Vadim Baranov. Fictif, mais « branché » sur une figure bien réelle, celle de Vladislav Sourkov, stratège, dramaturge, idéologue ; l’un de ces architectes qui ont compris très tôt que, dans les régimes contemporains, le contrôle ne passe pas seulement par la force, mais par la mise en scène (langage, images, émotions, saturation de versions concurrentes).

Giuliano Da Empoli raconte le pouvoir comme une esthétique. L’important n’est pas seulement d’imposer une ligne, mais d’imposer un monde. C’est là que le titre joue à plein, le « mage » n’est pas un sorcier au sens folklorique, c’est un ingénieur de perception, quelqu’un qui travaille la réalité comme une matière narrative.

Assayas filme depuis longtemps des époques en accélération. Des moments où l’Histoire se met à produire des images à la chaîne, où les individus deviennent des relais, des capteurs, des agents (volontaires ou non) d’un mouvement plus vaste qu’eux. Son cinéma est traversé par cette question : qui fabrique les récits et qui les subit ?

Adapter Le Mage du Kremlin, c’était donc moins « filmer Poutine » que filmer la fabrique d’un Poutine — la couture patiente d’un personnage politique, taillé en contraste (notamment face à l’image d’un Boris Eltsine grotesque), puis rendu autonome, incontrôlable.

Le projet a d’ailleurs été présenté comme une opération délicate. Comment transformer une matière « bavarde » en cinéma, sans l’aplatir en simple film à thèse, ni la spectaculariser au point d’en trahir l’objet ? Le scénario est coécrit avec Emmanuel Carrère, ce qui dit quelque chose de l’ambition qui est de rester au plus près d’une parole, tout en l’arrachant au pur commentaire.

Ce que le film met au centre est le storytelling comme machine hors de contrôle L’un des motifs les plus fascinants (et les plus glaçants) tient dans l’idée que « bien raconter » est une arme et qu’une histoire parfaitement efficace peut finir par échapper à celui qui l’écrit. Le film suit la métamorphose de Baranov, des milieux artistiques à la télé-réalité, de l’expérimentation à l’influence, jusqu’à la proximité du sommet.

Autour de lui, une figure fait contrepoids, Ksenia (Alicia Vikander), présence plus libre, plus insaisissable, comme une hypothèse de sortie, une possibilité d’échapper au régime général de la manipulation. Dans une histoire saturée d’hommes qui maîtrisent, conquièrent, verrouillent, elle incarne plutôt l’irréductible, ce qui ne se laisse pas scénariser si facilement.

Cela étant, représenter Poutine en 2026, alors que la guerre en Ukraine a durablement reconfiguré la lecture morale et politique du sujet, expose le film à un double risque. Le risque de fascination est de transformer la violence d’un système en objet « captivant », en mécanique admirablement huilée. Le risque de réduction est de faire du pouvoir une psychologie individuelle (un « grand méchant ») alors que le film vise précisément une architecture (réseaux, oligarques, médias, opportunismes).

Olivier Assayas semble choisir une voie étroite qui consitse à montrer comment un homme peut devenir un symbole, et comment ce symbole devient une structure. D’où le sentiment persistant que la communication politique n’est pas seulement un outil ; elle devient une machine autonome qui s’auto-entretient, produit ses propres nécessités et finit par dicter le réel.

Le film a été présenté à la Mostra de Venise 2025 (compétition), où ont été saluées la performance de Paul Dano (Baranov) et la capacité du film à capter les rouages d’un système plutôt qu’un simple fait divers géopolitique. Pour autant, cet objet intrigue autant qu’il agace, précisément parce qu’il refuse l’illustration démonstrative au profit d’un trouble plus politique qui est celui d’un monde où la vérité n’est plus une évidence mais une variable stratégique.

  • Date de sortie (France) : mercredi 21 janvier 2026
  • Distribution : Gaumont
  • Avec : Paul Dano (Vadim Baranov), Jude Law (Vladimir Poutine), Alicia Vikander (Ksenia), Jeffrey Wright…
  • Durée : 2h30
Eudoxie Trofimenko
Et par le pouvoir d’un mot, Je recommence ma vie, Je suis née pour te connaître, Pour te nommer, Liberté. Gloire à l'Ukraine ! Vive la France ! Vive l'Europe démocratique, humaniste et solidaire !