Marina Viotti Prime Donne ou le baroque sacré au féminin entre théâtre et ferveur

298
Marina Viotti Prime Donne

Avec Prime Donne, Marina Viotti signe l’un de ces gestes à la fois musicaux et presque politiques qui remettent la voix des femmes au centre d’un XVIIIe siècle dont l’imaginaire populaire retient surtout la superstarisation des castrats.

Note de la rédaction : ★★★★☆

L’idée n’est pas de rejouer un procès, mais d’éclairer un angle mort. La musique sacrée italienne, quand elle ose — malgré les conventions, malgré l’époque — écrire pour des voix féminines, produit une intensité très particulière, un mélange d’ardeur liturgique et de drame contenu, comme si la prière avait appris les moyens du théâtre.

Autour de la mezzo-soprano franco-suisse, le projet prend une forme “versaillaise” au sens noble : l’Orchestre de l’Opéra Royal et Andrés Gabetta, à la direction (et au violon), apportent ce galbe, cette netteté, cette énergie de danse qui empêchent le sacré de se figer en vitrail. Ici, le baroque n’est ni musée ni décor, il est un moteur, une mécanique de passions, et la voix de Viotti y circule avec un sens rare du verbe musical, ce moment où la ligne devient discours, où l’ornement n’est plus une parure mais une syntaxe.

Le cœur du programme se love dans Vivaldi, Porpora et Giovanni Porta. Trois manières d’écrire la dévotion sans renoncer à l’incandescence. La musique sacrée du temps, on le sait, n’a jamais été sage. Elle le emprunte à l’opéra ses effets, ses respirations, son goût du contraste, et elle les transpose au plan spirituel. Prime Donne joue précisément sur cette ligne de crête. D’un côté la ferveur, de l’autre l’éclat dramatique, avec cette sensation qu’un même souffle peut porter la supplique et la virtuosité.

Et puis il y a ce plaisir d’entendre la voix féminine assumer pleinement le premier plan, non pas comme exception fragile, mais comme évidence sonore. Dans cet album, l’héroïne n’est pas une figure profane importée dans le sacré, c’est la musique elle-même qui, par ses choix d’écriture, par ses tensions harmoniques, par son goût de l’élévation, fabrique une dramaturgie intérieure. La prière, parfois, se met à avancer comme une scène.

Le programme alterne pages vocales et respirations instrumentales. Une façon très intelligente de ménager l’architecture d’écoute, de laisser l’orchestre raconter aussi, au-delà de l’accompagnement. On y croise notamment des pages de Vivaldi tirées de Juditha triumphans (dont l’aria “Armatae face et anguibus”), un concerto pour violon (RV 387) qui rappelle à quel point la pâte orchestrale peut être narrative, et des œuvres où la dévotion prend des accents de confession à haute tension.

Sur la plateforme Apple Music Classical, la tracklist laisse apparaître un arc très parlant : Vivaldi, Haendel (Salve Regina, HWV 241), Porpora (Salve Regina en fa majeur), puis Giovanni Porta (Volate Gentes). Autrement dit, une galaxie de “Salve Regina” comme variations de l’imploration, et, en miroir, des pages où la virtuosité devient une forme de fièvre spirituelle.

À écouter en priorité : 5 portes d’entrée

  • Vivaldi — “Armatae face et anguibus” : l’énergie est presque physique, comme une prière en état d’urgence.
  • Haendel — Salve Regina (I. “Salve Regina”) : un chant qui avance avec une noblesse grave, sans surcharge.
  • Porpora — Salve Regina : la dévotion y prend des couleurs plus théâtrales, plus “voix en avant”.
  • Vivaldi — Concerto pour violon RV 387 : l’orchestre respire, danse, relance l’écoute ; Gabetta y signe un vrai chapitre.
  • Giovanni Porta — Volate Gentes : une pièce ample, quasi “scénique”, où le sacré s’ouvre en grand.

Infos pratiques

  • Titre : Prime Donne
  • Artistes : Marina Viotti (mezzo-soprano), Andrés Gabetta (direction, violon), Orchestre de l’Opéra Royal
  • Label : Château de Versailles Spectacles
  • Sortie : 16 janvier 2026
  • Durée : 21 pistes, environ 57 minutes
  • Écoute / plateformes : album référencé sur Apple Music (dont Apple Music Classical) ; disponible également via les circuits habituels (Fnac, etc.).
Rocky Brokenbrain
Notoire pilier des comptoirs parisiens, telaviviens et new-yorkais, gaulliste d'extrême-gauche christo-païen tendance interplanétaire, Rocky Brokenbrain pratique avec assiduité une danse alambiquée et surnaturelle depuis son expulsion du ventre maternel sur une plage de Californie lors d'une free party. Zazou impénitent, il aime le rock'n roll dodécaphoniste, la guimauve à la vodka, les grands fauves amoureux et, entre deux transes, écrire à l'encre violette sur les romans, films, musiques et danses qu'il aime... ou pas.