Fin 2019, un colloque organisé simultanément à Rennes, Lorient et Brest, dans le cadre du cycle « Non aux violences faites aux femmes , rendait public un fait inédit. Pour la première fois, un diagnostic régional tentait de décrire le système prostitutionnel en Bretagne dans ses quatre départements. Où en sommes-nous 6 ans plus tard ?
Six ans plus tard, ce document garde une valeur de repère. Mais le contexte, lui, s’est déplacé : explosion du numérique, montée en visibilité de la prostitution des mineur·es et renforcement progressif des dispositifs de signalement et de coordination.
La prostitution reste un mot qu’on hésite à prononcer. Non seulement parce qu’il charrie des représentations contradictoires, mais parce qu’il met immédiatement en jeu une question politique et morale : parle-t-on d’un “choix”, d’un “travail”, ou d’une violence faite aux personnes, en particulier aux femmes et aux plus vulnérables ? Au colloque de 2019, les intervenants insistaient sur un point de méthode : nommer ne revient pas à juger la personne, mais à rendre visible un système.
« Parler de prostitution ne signifie pas faire injure à la personne. Il faut savoir poser les mots et les questions. En parler est primordial afin que le déclic s’opère et que ces personnes sachent qu’elles ont le droit d’être protégées », rappelait Hélène de Rugy, alors présidente de l’Amicale du Nid, association engagée depuis des décennies auprès de personnes en situation de prostitution.
« J’ai compris que je pouvais m’en sortir quand je me suis rendu compte que la France était UN pays de droits », mot d’une Camerounaise rapporté lors du colloque.
En 2024, la prostitution et l’exploitation sexuelle se lisent moins “à la rue” que dans l’architecture discrète du numérique : annonces et vitrines éphémères, réseaux sociaux, messageries, déplacements rapides, locations de courte durée.
Les chiffres publics les plus récents confirment surtout une chose : le système dépasse ce qui est judiciarisé, et les mineur·es y occupent une place devenue centrale. Dans ce paysage, le diagnostic breton 2018–2019 reste un repère utile, mais il doit désormais être lu comme une base historique, pas comme une photographie de l’état présent.
Les chiffres les plus récents, ce que disent 2024 et les données publiées en 2025
Deux familles de données donnent la “température” du système : ce que repèrent et accompagnent les associations, et ce qu’enregistrent police/gendarmerie et la chaîne pénale. Elles ne mesurent pas la même chose, mais leur écart est lui-même une information : une partie importante des situations reste hors radar judiciaire, tout en étant bien repérée au plan social.
- 6 158 victimes d’exploitation sexuelle repérées en 2024 par les associations, dont 67 % ont bénéficié d’un accompagnement (enquête annuelle MIPROF, publication 2025 sur données 2024). Le total toutes formes d’exploitation confondues atteint 7 304 victimes repérées, et 4 823 accompagnées.
- 2 100 victimes de traite ou d’exploitation enregistrées en 2024 par les services de sécurité (police/gendarmerie), en quasi-stabilité par rapport à 2023. 23 % des victimes enregistrées sont mineures et 63 % sont des femmes (publication 15 octobre 2025).
Dans l’enquête associative, un autre indicateur est décisif pour comprendre les difficultés de repérage : une part notable des victimes est exploitée “en partie via le numérique” (réseaux sociaux, plateformes de rencontres, applications mobiles). Et au plan des mécanismes, les associations décrivent le plus souvent une exploitation inscrite dans des logiques de réseau et d’emprise plutôt que dans des scènes isolées.
Ce qui a changé dans les pratiques : de la “prostitution en ligne” à l’économie de la discrétion
En 2019, on parlait déjà d’une prostitution “via internet”. En 2026, le numérique est souvent l’infrastructure : la mise en relation n’est qu’un étage d’un système plus rapide, plus mobile, plus difficile à cartographier.
- Plateformisation et instabilité : annonces qui migrent, comptes jetables, redirections, vitrines qui disparaissent avant même d’être documentées. Le terrain se recompose en continu.
- Hybridation des canaux : du visible (annonce) vers le semi-visible (réseaux sociaux) puis vers le privé (messageries). La bascule vers le “privé” raccourcit les fenêtres de repérage.
- Logement comme chaîne logistique : appartements, hôtels, apparts-hôtels, locations de courte durée. La mobilité géographique devient un outil d’invisibilisation.
- Réétiquetage : “escort”, “massage”, “sugar”, “rencontres rémunérées”… La terminologie se déplace, pas nécessairement les rapports de contrainte, d’emprise ou de vulnérabilité.
Conséquence directe : les chiffres de sites et d’annonces, utiles au plan méthodologique, ne suffisent plus à raconter l’état présent. Ils deviennent des indicateurs de surface. Le cœur, lui, se joue dans la combinaison “numérique + mobilité + hébergement + emprise”.
Mineur·es : la bascule depuis 2021, et un repérage rendu plus complexe par les technologies
Depuis 2019, la prostitution des mineur·es est passée du statut d’alerte ponctuelle à celui de front prioritaire. Au plan public, le tournant se lit dans une séquence : plan national en 2021, dispositif dédié au 119 depuis 2023, et, fin 2025, élargissement des missions des commissions départementales afin d’intégrer explicitement la protection et l’assistance de victimes mineures.
Les données 2024 des associations ajoutent un élément lourd de sens : parmi les victimes accompagnées, 14 % sont mineures. Les associations soulignent aussi que l’exploitation commence fréquemment avant la majorité et que le recrutement et l’invisibilisation via les nouvelles technologies compliquent le repérage et l’accompagnement.
Le point qui fâche : sortir du système reste, au plan concret, une bataille de stabilité
La lutte contre le système prostitutionnel ne se limite pas à l’enquête et à la répression. Elle dépend d’un écosystème : protection, hébergement, ressources, santé, sécurité, reconstruction psychique, accompagnement long. C’est là que la mécanique se grippe le plus souvent.
« La prostitution est un système, à nous de créer un écosystème afin de le combattre »
Une enquête nationale sur l’accès au Parcours de sortie de prostitution (PSP) met en évidence un décalage récurrent entre l’exposition au risque, l’accompagnement social et l’accès effectif au dispositif : 1 624 nouvelles personnes accompagnées en 2024 par des structures répondantes, pour 449 personnes ayant effectivement pu accéder au PSP (données agrégées issues de l’enquête publiée en 2025). Au plan opérationnel, l’obstacle est presque toujours le même : tenir dans le temps — logement, papiers, ressources, protection, soins — pendant que le système, lui, va vite.
Bretagne : le repère 2018–2019, à relire comme une archive structurante
Le diagnostic breton mandaté par la DRDFE Bretagne et réalisé par l’Amicale du Nid (travail conduit entre 2018 et 2019) reste précieux pour trois raisons : il a posé une méthode, il a dessiné une cartographie, et il a documenté l’importance des formes discrètes et déjà numériques. Au total, 630 professionnels et bénévoles avaient été mobilisés (questionnaire/entretiens), et l’étude proposait des ordres de grandeur : 846 personnes a minima concernées en Bretagne sur trois ans, dont 226 en Ille-et-Vilaine (2016–2018), ainsi qu’une estimation “en ligne” fondée sur un corpus d’annonces.
Ce repère historique garde une valeur, mais l’enjeu éditorial en 2026 consiste à ne pas s’y enfermer ; l’état présent se lit désormais à partir des chiffres 2024 et de la transformation des pratiques (plateformes, messageries, mobilité, hébergement), puis se décline au plan local : les filets bretons sont-ils dimensionnés au nouveau régime de discrétion et de vitesse ?



