Au Verdon, la société Pure Salmon promet un élevage “durable” de saumons. Pour ou contre ? La vraie question se joue dans l’alimentation, la traçabilité et les audits.
Un estuaire, une friche industrielle, des bassins qui promettent le contrôle total, et, au bout de la chaîne, un aliment dont la recette décidera de presque tout. Voilà pourquoi la controverse autour de Pure Salmon, au Verdon-sur-Mer, ne se règle pas seulement à coups de slogans. Elle se tranche au ras du réel, là où les mots « durable » et « souveraineté » cessent d’être des drapeaux pour redevenir des questions.
Dans Unidivers, la BD Pillages raconte l’autre rive de notre assiette. L’Afrique de l’Ouest, ses pêcheurs artisanaux, ses marchés, et cette sensation de dépossession quand des flottes industrielles captent une ressource qui nourrissait, faisait vivre, structurait des communautés entières. Cette BD met un nom sur un mécanisme. Un territoire se croit propriétaire de sa mer, puis découvre qu’il n’a plus vraiment la main sur ce qui sort de l’eau.
Le projet Pure Salmon, lui, se présente comme un geste inverse. Produire en France un saumon « né, élevé, transformé » ici. Remplacer une partie des importations, créer des emplois, faire entrer l’aquaculture terrestre dans l’ère du « circuit fermé ». À première vue, rien à voir avec l’Afrique de l’Ouest. Sauf que, dans l’aquaculture du saumon, la souveraineté ne se joue pas seulement au plan géographique. Elle se joue dans ce que mange le poisson, et donc dans la pression que l’on reporte, ou non, sur des ressources mondialisées.
La question est simple, et elle mérite mieux qu’un réflexe. Si l’alimentation des saumons dépend de poissons sauvages capturés ailleurs, notamment via des filières de farine et d’huile, alors l’idée d’un saumon « souverain » peut très vite rimer avec un saumon qui déplace les impacts. Si, au contraire, l’alimentation repose réellement sur des coproduits, traçables, audités, et qu’elle exclut la pêche minotière, alors le lien avec les dynamiques décrites par Pillages se fragilise. Il ne disparaît pas, mais il change de nature. Il devient une question de preuves.
Au Verdon, une promesse de « maîtrise »
L’avis de la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) décrit un projet de ferme aquacole terrestre et d’atelier d’abattage-transformation visant 10 000 tonnes de saumons par an, sur un site d’environ 14 hectares en zone industrialo-portuaire du Grand Port Maritime de Bordeaux, à proximité de l’embouchure de la Gironde. La MRAe rappelle que la technologie retenue est celle d’un élevage en « circuit fermé » et note aussi, noir sur blanc, que le projet prévoit une alimentation comprenant soja, farines et huiles de poisson. Elle pointe des enjeux majeurs autour de la ressource en eau et des rejets vers l’estuaire, avec des demandes de compléments (notamment via le BRGM) pour apprécier certains impacts potentiels.
De son côté, Pure Salmon insiste sur la « souveraineté alimentaire » et sur des engagements qu’elle dit « vérifiables et opposables ». Dans un courrier publié à l’ouverture de l’enquête publique, son fondateur affirme avoir « personnellement veillé » à une alimentation sans pêche minotière, reposant sur des coproduits issus de la transformation du poisson, et sur des matières premières végétales traçables, dont du soja européen.
La ligne de fracture se dessine là. Le cœur du sujet n’est pas seulement l’acceptabilité locale d’une usine en estuaire. C’est la cohérence globale d’un modèle qui se revendique vertueux.
Le nerf du sujet tient en un mot
Ce mot, c’est « minotière ». La pêche minotière, c’est quand des poissons sont pêchés principalement pour être réduits en farine et en huile, ingrédients qui entrent ensuite dans l’alimentation animale, dont l’aquaculture. Or les petits pélagiques, qui se retrouvent souvent dans ces filières, sont aussi des poissons qui nourrissent des populations. Dans certaines régions, ils sont un pilier de la sécurité alimentaire. Et quand ils manquent, ce n’est pas une abstraction. C’est un prix qui grimpe au marché, une protéine qui disparaît, un métier qui s’effondre.
À ce stade, une confusion tue le débat. Dire « il y a de la farine et de l’huile de poisson » ne suffit pas. La question décisive est la suivante. Ces ingrédients viennent-ils de poissons pêchés spécifiquement pour l’aliment ou de coproduits issus de poissons déjà pêchés pour l’alimentation humaine (parures, chutes de découpe, etc.) ?
Si c’est le premier cas, on est très vite dans une logique où l’aquaculture carnivore peut entrer en concurrence avec des usages alimentaires directs. Si c’est le second, on est plutôt dans une logique de valorisation de « déchets nobles », ce qui change considérablement l’équation, même si tout ne devient pas magique pour autant.
–> « Pêche minotière » vs « coproduits », la frontière qui change tout
- Pêche minotière : poissons capturés principalement pour fabriquer farine et huile.
- Coproduits : parures et sous-produits issus de poissons destinés à la consommation humaine, réutilisés pour éviter le gaspillage.
- Pourquoi ça compte : au plan alimentaire, pêcher un poisson « mangeable » pour nourrir un poisson d’élevage ne raconte pas la même histoire que recycler des coproduits.
Ce que Pure Salmon et son fournisseur mettent sur la table
Sur son site, Pure Salmon affirme un engagement explicite « sans recours à la pêche minotière ». Elle publie aussi une lettre de son fournisseur d’aliments, Skretting France, datée du 15 janvier 2026.
Cette lettre est intéressante parce qu’elle sort du langage publicitaire et qu’elle avance des éléments précis. Skretting indique notamment que :
- les ingrédients marins des aliments fournis seraient certifiés MarinTrust ;
- le ratio Fish In Fish Out (FIFO) des formulations évoquées serait d’environ 1,45:1 ;
- l’« intégralité » des ingrédients marins serait issue de parures (coproduits) et non de poissons pêchés spécifiquement à cette fin ;
- le Fish Forage Dependency Ratio (FFDR) serait indiqué comme 0:1, présenté comme la preuve qu’aucun poisson sauvage ne serait pêché directement pour produire l’aliment ;
- le soja représenterait environ 5 % de la composition, avec un soja européen et, pour l’Amérique du Sud, un soja certifié ProTerra.
On touche ici la zone où un débat peut devenir adulte. Une affirmation comme « FFDR 0 » est, en théorie, un pivot. Si elle est stable dans le temps, documentée, auditée, et si son périmètre est clair, alors on peut soutenir que l’élevage n’alimente pas la pression sur les pêches dédiées aux farines et huiles. Cela ne répond pas à toutes les critiques locales, mais cela répond au lien direct avec les dynamiques de captation halieutique décrites par Pillages.
Le problème, c’est que ces chiffres, s’ils restent isolés dans une lettre, peuvent aussi devenir une vitrine. Un débat sérieux exige un protocole.
–> FFDR, FIFO, de quoi parle-t-on vraiment ?
- FIFO (Fish In Fish Out) : indicateur qui relie l’usage d’ingrédients marins dans l’aliment à la production de poisson d’élevage. Il est très discuté, car il dépend des hypothèses retenues et de la manière dont on compte les ressources.
- FFDR (Forage Fish Dependency Ratio) : indicateur qui vise à estimer la dépendance à des poissons sauvages « fourrages » utilisés pour produire farine et huile. Dans certaines méthodologies, il se concentre sur les ingrédients issus de poissons fourrages, ce qui explique l’intérêt d’un « 0 » lorsqu’on revendique l’usage exclusif de coproduits.
- À retenir : un indicateur n’est pas une preuve en soi. Il devient une preuve quand sa méthode est publique, que son périmètre est clair, et qu’un tiers peut contrôler la cohérence des données.
Là où l’affaire redevient politique
Dans les mobilisations locales, des organisations comme la LPO ou Welfarm s’opposent au projet au nom des risques sur les écosystèmes, sur la ressource en eau, sur l’empreinte carbone, et au nom d’un refus du modèle intensif. Elles rappellent aussi que la décision finale revient à la préfecture, après une enquête publique qui se clôture au 19 janvier 2026.
Ce front local dit quelque chose d’essentiel. Même si l’alimentation était « exemplaire », il resterait d’autres questions lourdes, qui n’ont rien de secondaires. Le niveau d’énergie requis pour maintenir des bassins, des températures, une recirculation, une désinfection. La gestion des mortalités, des déchets, des effluents. La robustesse des systèmes en cas d’incident. Et la manière dont une activité industrielle s’insère dans un milieu estuarien déjà fragile.
Mais si l’on revient à notre fil rouge, celui de Pillages, le test « non-prédateur ailleurs » ne se joue pas sur l’esthétique d’un projet. Il se joue sur un faisceau de garanties vérifiables.
Prouver, chiffres et audits à l’appui. Le protocole minimal
Si Pure Salmon veut soutenir, au plan global, un récit de souveraineté qui ne déplace pas la prédation, il lui faut plus qu’une déclaration. Il lui faut une routine de transparence, qui tienne dans le temps, et qui survive à la pression économique.
Voici le socle minimal qu’on peut exiger.
- La recette annuelle des aliments, avec fourchettes et variabilité, pas seulement une moyenne.
- La part exacte des ingrédients marins, et leur qualification claire. Coproduits, oui, mais définis comment, et attestés comment.
- Les origines par zones et par filières, avec un niveau de granularité qui permet de comprendre ce qui est « majoritairement France » et ce qui ne l’est pas.
- Les indicateurs FFDR et, s’il est utilisé, FIFO, publiés chaque année avec la méthode de calcul, le périmètre, les hypothèses.
- Les audits par un tiers, à fréquence fixée, avec publication a minima de synthèses contrôlables.
- Un plan de continuité qui explique ce qui se passe si les coproduits manquent, afin d’éviter un « retour » vers des ingrédients issus de pêches dédiées.
–> Le test Afrique de l’Ouest, en une phrase
Est-ce que ce projet augmente, réduit, ou ne change rien à la pression globale sur les petits pélagiques utilisés dans les farines et huiles de poisson ?
Si la réponse est « réduit », il faut le démontrer, année après année. Si la réponse est « ne change rien », il faut cesser de brandir la souveraineté comme un blanc-seing écologique. Si la réponse est « augmente », alors l’incompatibilité avec l’esprit de Pillages devient frontale.
Verdict conditionnel
Oui, un projet comme Pure Salmon peut aller à rebours de l’idée de souveraineté alimentaire telle que la BD Pillages la rend sensible, si l’élevage dépend, même indirectement, de poissons sauvages capturés ailleurs pour nourrir un poisson « premium » destiné à des marchés solvables.
Mais non, cette contradiction n’est pas automatique. Les documents publiés par Pure Salmon et, surtout, la lettre de Skretting ouvrent une autre hypothèse. Celle d’une alimentation qui revendique l’exclusion de la pêche minotière et l’usage de coproduits, avec un FFDR annoncé à zéro. Si cette hypothèse est tenue, auditée, et stable dans le temps, alors le lien direct avec la prédation halieutique décrite par Pillages se relâche nettement.
Tout se joue donc dans un geste simple. La durabilité ne se proclame pas, elle se démontre. Ici, la démonstration tient dans l’aliment, dans la traçabilité, et dans des audits qui ne soient pas seulement brandis, mais publiés, lisibles, discutables. Un saumon « souverain » peut devenir un saumon « non-prédateur ». À condition d’accepter, pour de bon, l’épreuve des preuves.
