Le testament de Napoléon Ier ou 58 pages pour une dernière bataille aux Archives nationales

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Napoléon testament
Le testament de Napoléon Ier aux Archives nationales

On croit souvent connaître Napoléon par ses dates, ses cartes et ses statues. Mais il existe un autre Napoléon, plus nu, plus calculateur aussi. Napoléon qui, à Sainte-Hélène, malade, à bout de forces, reprend une dernière fois la plume pour organiser sa fin… et sa postérité. Du 4 mars au 29 juin 2026, les Archives nationales exposent exceptionnellement le testament de Napoléon Ier dans le cadre du cycle participatif Les Remarquables, à l’Hôtel de Soubise (Paris).

Le document est une icône nationale conservée depuis 1860 dans la fameuse Armoire de fer. Mais l’icône, ici, est trompeuse . Derrière la phrase devenue légendaire — « Je désire que mes cendres reposent sur le bord de la Seine au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé » — se trouve un manuscrit autrement plus dense, long, parfois âpre. 58 pages où l’on voit réapparaître, en filigrane, une vie entière, ses fidélités, ses règlements de compte, ses stratégies.

La scène est saisissante. Elle prend place à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821. Les témoins ne s’accordent pas sur ses derniers mots (« À la tête de l’armée » ? « France… mon fils… armée… » ?). Cette hésitation dit quelque chose, même l’ultime souffle se dispute déjà. Ce qui ne se dispute pas, en revanche, c’est le testament, rédigé quelques jours auparavant, et qui fixe une version de Napoléon par Napoléon.

Ce testament n’est pas seulement un document intime ou patrimonial. C’est un acte politique de fin de partie. Napoléon y règle sa mémoire comme on règle une succession en anticipant les lectures adverses, en verrouillant les ambiguïtés, en distribuant ce qui doit rester vivant. Au plan symbolique, il ne demande pas seulement une sépulture mais réclame un retour au cœur de la nation, sur une rive (la Seine) au milieu d’un peuple (les Français) dans une phrase qui réécrit l’exil comme une parenthèse injuste.

Le communiqué des Archives nationales insiste sur un fait souvent sous-estimé : durant plus de vingt ans, Napoléon vit au contact direct de la mort — blessures, complots, attentats manqués, deuils, idées noires. Il en tire une vision presque mécanique. La mort n’est pas un arrêt, c’est un instrument de récit. D’où cette formule, écrite peu après le sacre : « La mort n’est rien ; mais vivre vaincu et sans gloire, c’est mourir tous les jours ».

On comprend alors mieux le testament, il est l’endroit où la mort devient mise en scène de la gloire et construction de la postérité. Non pas un dernier aveu, mais une dernière architecture.

À Sainte-Hélène, Napoléon ne se contente pas de mémoires destinés à cimenter sa légende. Selon les Archives nationales, plusieurs textes circulent clandestinement vers l’Angleterre, publiés anonymement, et témoignent d’un homme qui continue de penser l’ordre politique. En 1818, le Manuscrit de l’île d’Elbe aborde notamment le caractère « imprescriptible » de la dignité impériale. Napoléon n’abdique pas seulement un trône, il défend une idée de la souveraineté comme statut.

Puis vient le moment où l’idée d’une mort en captivité cesse d’être une hypothèse abstraite. En 1819, au gré des nouvelles européennes (notamment après le congrès d’Aix-la-Chapelle), il envisage plus frontalement la fin. Il prépare des dispositions testamentaires auprès du général Bertrand. Ensuite, geste déroutant, il se détourne de l’encre. Pendant plus d’un an, il « cultive littéralement son jardin » à Longwood. Jusqu’au choc de décembre 1820 (mort de sa sœur Élisa, santé qui décline), il réclame alors le texte précédent. L’écriture revient comme nécessité.

Le testament présenté en 2026 est rédigé quelques jours avant la mort, du 15 au 27 avril 1821. Très affaibli, Napoléon dicte d’abord à Montholon (son chambellan) puis recopie un testament olographe (de sa main). L’exposition permet d’approcher cette matérialité, la longueur, la continuité, l’effort et, surtout, le fait qu’on n’est pas devant une phrase isolée mais un corpus, une mécanique complète.

Détail vertigineux : à la quatrième page de ses instructions aux exécuteurs, Napoléon note avoir fait « 1 testament et 7 codicilles ». On est loin de la carte postale historique, c’est une administration de soi, une gouvernance posthume.

Entre la rédaction (1821) et l’entrée dans l’Armoire de fer (1860), près de quarante années s’écoulent. Le manuscrit, expliquent les Archives nationales, est « au centre d’enjeux financiers, politiques et diplomatiques ». Il circule, il se négocie, il s’exécute à travers des acteurs multiples sur fond de relations avec l’Angleterre au milieu du XIXe siècle. Lire ce parcours, c’est voir défiler quatre régimes politiques derrière le rideau. Preuve que le testament de Napoléon n’est pas seulement un objet du passé, mais un objet qui traverse des présents successifs.

Infos pratiques

  • Exposition : Le testament de Napoléon Ier (cycle Les Remarquables)
  • Dates : du 4 mars au 29 juin 2026
  • Lieu : Archives nationales, Hôtel de Soubise — 60, rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris
  • Entrée : gratuite
  • Horaires : lun/mer/jeu/ven 10h–17h30 ; sam/dim 14h–17h30 (et à partir du 1er avril : 14h–19h)
  • Fermeture : le mardi et le 1er mai
  • Accès : métro Hôtel-de-Ville (L1), Rambuteau (L11), Arts et Métiers (L3) ; bus 29 et 75 (arrêts Archives-Haudriettes / Archives-Rambuteau)

Commissariat

  • Commissariat scientifique : Benoit Morant (Archives nationales, Minutier central des notaires de Paris)
  • Commissariat technique : Christophe Barret
  • Service des expositions : Régis Lapasin
Eudoxie Trofimenko
Et par le pouvoir d’un mot, Je recommence ma vie, Je suis née pour te connaître, Pour te nommer, Liberté. Gloire à l'Ukraine ! Vive la France ! Vive l'Europe démocratique, humaniste et solidaire !