Près de dix ans après un premier acte réussi, le duo de réalisateurs Byron Howard et Jared Bush signe le film d’animation Zootopie 2. Suite très attendue du succès de 2016, ce retour en salle relance une question simple : dans un univers où le monde animal sert de miroir aux problématiques humaines, le long-métrage parvient-il à rester crédible ?
Référence en termes d’animation, la Walt Disney Animation n’a de cesse de créer des univers et des personnages dont la notoriété n’est plus à prouver. Après Vaïana, c’est au tour du tandem formé par la lapine-flic hyperactive Judy Hopps et le renard moqueur et décontracté Nick Wilde de revenir dans les salles obscures. Dans cette nouvelle aventure, le visage jovial de Gary, une vipère bleue, fait son apparition. Il représente l’espèce des reptiles, communauté effacée et reniée à cause de ses dangereuses propriétés venimeuses. Comme à son habitude, le studio d’animation cherche à prendre à contre-pied les préjugés : le duo de protagonistes se lie d’amitié avec le serpent afin de redorer le blason de son espèce et vivre au sein d’une société où règnent paix et prospérité.
Le titre évoque une forme d’utopie animale : une ville où chacun pourrait « être ce qu’il veut ». Le film reprend une idée déjà bien installée dans le milieu littéraire et cinématographique : utiliser le monde animal pour répondre à des questionnements humains. On pense notamment à La ferme des animaux de Georges Orwell. Mais ici, nous ne sommes pas dans la satire. Zootopie est une cité imaginaire où cohabitent des mammifères dépourvus de toute influence humaine (vous ne verrez ni chien, ni chat, car apprivoisés par l’Homme). Qu’on soit un prédateur ou une proie, tout le monde est accepté dans ce paradis où « chacun peut être ce qu’il veut ». La ville est pensée pour s’adapter à la taille et à la morphologie de chaque espèce : les portes de métro à triple ouverture permettent à une gerbille de descendre en même temps qu’un hippopotame, sans risque d’écrasement.
Sur ce terrain-là, Zootopie 2 reste un spectacle très maîtrisé. L’animation brille par son sens du détail et de l’expressivité, et la direction artistique continue de faire de la ville un terrain de jeu lisible, foisonnant, parfois drôle rien qu’à regarder. Les contrastes de quartiers, de climats et d’échelles donnent au récit une vraie dynamique, et le film sait alterner enquête, humour et moments plus intimes sans perdre le fil. Même quand l’écriture appuie un peu ses intentions, la mise en scène conserve un rythme efficace, porté par l’énergie du duo.

Si le premier volet portait sur l’intégration et la différence, la thématique du second aborde la question de l’exclusion et de la répression d’un groupe. Le message implicite envoyé par la réalisation peut être la non-hiérarchie animale, qui sous-tend la question de l’antispécisme. Ce courant de pensée morale accorde une considération égale aux intérêts de tous les êtres qui éprouvent des sensations et sont sensibles à la douleur et au plaisir.
Dans ce monde utopique, dans lequel la population est censée vivre en harmonie, la thématique de la discrimination est intégrée. Les convictions, peut-être naïves, de l’héroïne aux grandes oreilles se trouvent balayées lorsqu’elle est confrontée à la réalité de la marginalisation que subissent les reptiles face à l’élitisme des lynx. Ce clivage n’est plus seulement moral, il devient esthétique et systémique : les lynx, avec leur fourrure immaculée, n’incarnent pas seulement la réussite sociale de Zootopie, ils en dictent la norme.
Face à eux, les reptiles, créatures à sang-froid, ne sont pas attaqués pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont. Judy découvre avec amertume que l’inclusion a ses limites thermiques : l’utopie a été conçue par et pour les mammifères. L’intégration des écailles dans un monde de poils ressemble moins à un vivre-ensemble harmonieux qu’à une tolérance de façade, prête à se fissurer dès que le thermostat social redescend.
Lorsque Gary tente de s’intégrer dans le district de la Toundra, la caméra s’attarde sur la buée chaleureuse sortant du museau des mammifères, tandis que le serpent se fige, léthargique, incapable de suivre le rythme effréné de la ville. Ce grelottement dit quelque chose de simple : certaines contraintes sont physiques, vitales, avant même d’être sociales. Et c’est là que le film devient intéressant… mais aussi fragile : en transformant une incompatibilité de milieu en injustice morale, il brouille parfois la frontière entre métaphore sociale et déterminisme biologique.

En revanche, l’anthropomorphisme et la sociologie des personnages témoignent d’une invention que seul l’humain peut orchestrer — et Zootopie l’assume pleinement. La preuve la plus flagrante de cette « humanisation » se niche dans le design même des personnages, et de Gary en particulier. Pour nous faire accepter ce héros écailleux, Disney accentue ses traits : lors des gros plans émotionnels, ses yeux semblent subtilement agrandis afin d’ouvrir une gamme d’expressions très humaines. L’animal est sculpté pour provoquer l’empathie du spectateur, plus que pour rester fidèle à sa nature.
Cette projection humaine atteint ses limites lors de la séquence du repas, où prédateurs et proies partagent une salade. La chaîne alimentaire est effacée au profit d’une civilité de bureau : le lion ne voit plus la gazelle comme une proie, mais comme un collègue. Le film choisit de remplacer le biologique par le moral, et l’acte de prédation, dans ce cadre, devient une faute plutôt qu’un fait. Le procédé fonctionne comme allégorie, mais il aseptise aussi ce qu’il représente : une nature « neutralisée » pour servir un discours.
Si le conflit oppose mammifères et reptiles, c’est aussi parce que le scénario mobilise des biais très humains : la peur du « sang froid », le dégoût, la méfiance. Le choix des espèces n’est jamais innocent : le renard « rusé », le paresseux « lent », le lion « noble »… Le film est bâti sur des stéréotypes culturels plus que sur l’éthologie. Et c’est précisément ce qui fait son efficacité de fable : ces raccourcis servent à créer une tension dramatique immédiate, au risque, parfois, de simplifier ce qu’il prétend complexifier.
Au fil de l’histoire et face à ce nouveau défi, le duo principal est mis à rude épreuve. Les deux protagonistes vont se découvrir grâce aux péripéties, ce qui aboutit à une dissonance d’objectifs. Leur santé mentale est évoquée tout au long du film : Judy a un besoin presque maladif de validation, symptôme d’une anxiété profonde, tandis que Nick, traumatisé par les événements passés, utilise le cynisme comme protection contre la blessure d’abandon. Le binôme se prêtera même à une « thérapie des partenaires ». Ces névroses très modernes sont le moyen choisi par la réalisation pour traiter d’un couple qui ne verra jamais le jour, du moins en théorie.
Au-delà de ses incohérences biologiques et de son anthropomorphisme assumé, c’est peut-être dans la fragilité de ses héros que Zootopie trouve sa vérité. Judy et Nick incarnent la douleur de devoir aller contre leur propre « nature » pour s’intégrer. Ce n’est plus seulement l’histoire d’un renard et d’un lapin, mais celle de deux individus qui tentent d’apprendre à tenir ensemble dans une ville idéale… et idéaliste.
En définitive, Zootopie 2 n’a d’animal que son apparence. Mais il reste une suite à voir pour l’énergie du duo et l’inventivité de son univers. Certes, à force d’humaniser des animaux, une part de leur identité se dissout ; mais l’enjeu n’est pas là : le film gagne quand il assume la fable et ses métaphores ; il perd un peu quand il veut faire passer des contraintes « naturelles » pour des injustices sociales sans en interroger toutes les implications. Une réussite solide, donc, mais pas toujours aussi fine qu’elle le croit.
26 novembre 2025 en salle | 1h 48min | Animation, Aventure, Comédie, Famille
De Byron Howard, Jared Bush |
Par Jared Bush
Avec Marie-Eugénie Maréchal, Ginnifer Goodwin, Alexis Victor
Article rédigé par Gabriel Daubigney, stagiaire en troisième année de licence Information-Communication à l’Université Rennes 2.
