Il fallait bien les larges dimensions d’un Cahier de L’Herne pour, plus de dix ans après sa disparition, tenter de cerner — sans l’enfermer — le périmètre mouvant de la pensée et de l’action critiques de Maurice Blanchot. Pensée et action : deux mots que l’on associe rarement à cet homme du retrait, du silence, des publications rares, comme s’il avait choisi d’être une présence sans visage. Et pourtant. Son influence, longtemps souterraine et presque clandestine, affleure ici avec une puissance singulière : elle traverse la littérature, la philosophie, la politique, et surtout cette zone où les mots deviennent responsables de ce qu’ils laissent hors champ. Le grand mérite de ce Cahier, roboratif et finement composé, est aussi d’installer un pincement du cœur : tant est rendu visible tout ce que notre présent gagnerait à se pencher, avec une intelligence cordiale mais exigeante, sur l’œuvre et le parcours de Maurice Blanchot — non pour y chercher une doctrine, mais pour y trouver une manière de ne pas céder.
Le monde est mystère, les choses évidentes sont mystère, les pierres et les végétaux. Mais dans les livres peut-être y a-t-il une explication, une clef. (Henri Michaux, Le portrait de A.)
Si cette phrase de Michaux ouvre juste, c’est qu’elle indique d’emblée le malentendu : Blanchot n’offre pas de « clef ». Il propose autre chose, plus rare et plus inconfortable : une fidélité au mystère lui-même, au tremblement de ce qui se dérobe dès qu’on croit l’attraper. Chez lui, la littérature n’est pas un embellissement du réel ; elle est un mode d’attention, une ascèse, parfois une déflagration douce. Ce Cahier, dirigé par Éric Hoppenot et Dominique Rabaté, a cette vertu : il ne « résume » pas Blanchot, il organise des approches, des angles, des proximités, des chocs, qui font sentir la cohérence d’une œuvre sans la transformer en monument.
De son maurrassisme de jeunesse, Blanchot n’aura eu de cesse de s’écarter politiquement. Moins par besoin d’absolution que par l’exercice impérieux d’une pensée en perpétuelle « mise en demeure » : se rendre comptable de ses propres phrases, de ses aveuglements, de ses facilités. La rigueur blanchotienne n’est pas une vertu d’éditeur : c’est une discipline de l’esprit, qui interdit de dormir tranquille dans ses certitudes.
Ainsi la philosophie commence là où le philosophe se philosophe lui-même, c’est-à-dire à la fois se consume, se détermine et se satisfait. (Novalis)
La guerre puis l’Occupation firent figure, bien sûr, de pierre d’achoppement — mais il faut entendre ce mot au plan intérieur autant qu’historique. Elles révélèrent, en creux, la portée métaphysique et existentielle du refus. Avant le conflit, avec ses amis de la Jeune Droite, Blanchot en appelait à une révolution qui soit, avant tout, de l’homme, de la personne singulière en communion avec le pluriel collectif. Il ne put donc se reconnaître dans la « révolution nationale » vichyste : trop d’ordre, trop de père, trop de clôture, trop de mensonge. Et des années plus tard, il ne put davantage cautionner un gaullisme devenu système, parfois paternaliste, parfois autoritaire — non par esprit de contradiction, mais parce qu’une pensée vivante ne se contente pas d’un camp. De là, cette manière si blanchotienne d’entrer en politique : par la vigilance, par la défiance envers les grands récits réconciliateurs, par une attention à ce qui, dans toute institution, cherche à neutraliser le dissentiment.
C’est aussi ce qui rend si précieuses, dans le Cahier, les contributions qui suivent le fil « littérature et révolution » après « l’événement 68 ». Blanchot ne sanctifie pas Mai : il en écoute la secousse, l’ouverture, et la promesse paradoxale — celle d’une communauté sans chef, d’une parole qui n’appartient à personne, d’un « nous » qui ne se referme pas sur une identité.
Parfait terroriste qui voue l’écriture littéraire et critique à un perpétuel travail d’autocontestation, Blanchot est également un parfait rhétoricien, partisan d’une écriture infiniment concertée, aussi consciente que possible de ses moyens. En d’autres termes, il est Terroriste car il croit en un secret enclos en l’œuvre et Rhétoricien, car il sait que ce secret ne transcende pas le jeu des signes. (p. 251)
Ce passage, tel quel, dit l’un des nœuds les plus fascinants : Blanchot travaille l’idée d’un secret — mais refuse de le transformer en trésor. Il y a du secret parce qu’il y a du dehors, du neutre, de l’impersonnel, une part du langage qui échappe à la maîtrise de celui qui parle. Et cependant, rien n’autorise l’ésotérisme : l’écriture doit répondre de ses moyens, de ses formes, de sa musique, de ses ellipses. Autrement dit : le mystère n’est pas un privilège, c’est une contrainte. Il oblige à écrire « juste », c’est-à-dire à écrire sans s’arroger une domination sur ce qu’on nomme.
Terroriste aussi au regard de l’État — et l’on mesure ici la différence entre posture et risque. Puisque Blanchot fut bel et bien convoqué par le juge Pérez après la parution de la Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, plus connue sous le titre « Manifeste des 121 » (1960). Ce Cahier peut d’ailleurs valoir par un seul geste éditorial : il contient le fac-similé de la retranscription de l’interrogatoire. Et ce document sidère, parce qu’il ne « baisse » pas : la pertinence et la profondeur de Blanchot, dans la langue contrainte d’un rapport policier, ne pâlissent pas face à ses textes les plus élevés. C’est la même exigence, la même précision, la même manière de refuser les cases — et d’assumer que les mots engagent.
Mais il serait trompeur de ne lire Blanchot que par le prisme de l’engagement spectaculaire. Son geste majeur se joue ailleurs : dans l’écriture comme forme de responsabilité, dans la critique comme manière de ne pas se mentir, dans la littérature comme expérience-limite. D’où cette impression, lorsqu’on le lit vraiment : l’auteur ne cherche pas à convaincre, il cherche à rendre impossible le confort de la phrase toute faite.
Néanmoins, tout ceci vaut par et dans l’écriture, dans ce rapport au monde mystérieux et en continuel mouvement de « l’homme qui écrit », selon la belle expression de Georges Haldas. Autre point d’orgue, dans ce dossier foisonnant : les pages consacrées aux rapports amicaux et intellectuels entre Maurice Blanchot et Georges Bataille. Là se joue une affinité décisive : la littérature comme expérience intérieure — « traversée, épreuve, péril » (p. 121). Expérience qui ne vise pas l’exception romantique, mais une vérité nue : écrire, c’est s’exposer à ce qui vous retire la maîtrise, c’est affronter la part d’ombre du langage, et accepter que la pensée ne soit pas un capital, mais un risque.
La force du Cahier est d’opérer, par addition de contributions, un paradoxe heureux : plus il multiplie les entrées, plus il rend perceptible une unité. Non une unité doctrinale, mais une unité de tension. Le lecteur peut ainsi approcher les différentes couches dermiques d’une œuvre incarnée — une œuvre qui, par-delà la mort, continue de se vivifier de sa propre profondeur. Les extraits de correspondance, notamment, sont précieux : on y saisit l’absence de feinte et de faux-semblant, l’inexistence d’une séparation confortable entre vie et œuvre. Au cœur de l’ensemble : une pensée où l’activité est tout ensemble critique, politique, métaphysique et poétique. Une activité plus essentielle que la respiration ou les battements du cœur.
C’est peut-être là, au fond, que Blanchot devient notre contemporain le plus abrupt. Non parce qu’il offrirait des réponses « actuelles », mais parce qu’il propose une hygiène de l’esprit : ne pas se laisser anesthésier. Sans pensée, la vie devient une mort douce, une somnolence cadavérique. Mais chez Blanchot, une exigence se dévoile derrière cette certitude : la pensée vivante ne doit jamais cesser d’être questionnée, perpétuellement retournée, interrogée sur elle-même. La vie parcellaire n’est pas la vie ; la pensée comme la vie n’est jamais un terrain conquis. Et l’on pourrait dire, en empruntant à saint Silouane l’Athonite une formule que Blanchot — grand lecteur de Emmanuel Levinas — aurait pu faire sienne : « Ma vie, c’est l’autre. » Non au plan sentimental, mais au plan éthique : l’autre comme limite de mon pouvoir, comme appel, comme mise en demeure.
À ce titre, le Cahier « Maurice Blanchot » n’est pas seulement un objet savant : c’est une chambre d’écho. Il rappelle que la littérature peut encore être une force de désenvoûtement. Qu’elle peut tenir tête aux discours qui veulent tout rendre simple, tout rendre rentable, tout rendre identitaire. Et qu’il existe, dans le retrait même, une forme d’insoumission : celle qui refuse d’ajouter du bruit au bruit, et choisit de répondre par une phrase qui ne triche pas.




