Colorer la taule. À Rennes, l’ancienne prison Jacques-Cartier entre dans la nuit, les voix et la couleur

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colorer la taule rennes prison

Les jeudi 2, vendredi 3 et samedi 4 juillet 2026, à 22h45, Les Tombées de la Nuit présenteront Colorer la taule dans l’ancienne prison Jacques-Cartier, à Rennes.

Créée avec l’artiste muraliste Germain Ipin et le créateur sonore Marc-Antoine Granier, cette performance immersive visuelle et sonore prolonge le projet Seconde Pot, initié en 2025 avec Teenage Kicks. Entre peinture murale, collecte de récits, mémoire carcérale et création nocturne, elle invite le public à regarder autrement un lieu longtemps associé à l’enfermement.

À Rennes, l’ancienne prison Jacques-Cartier n’est pas un décor. Elle est un lieu chargé. Construite au début du XXe siècle, fermée à la détention, longtemps tenue à distance du regard quotidien, elle revient progressivement dans la ville par le biais de visites, d’occupations temporaires, d’expositions, de projets culturels et de démarches citoyennes. À l’été 2026, son ouverture au public prend une intensité particulière avec Colorer la taule, proposition conçue pour être vécue à la tombée de la nuit.

Le titre dit beaucoup. Il garde la rudesse du mot « taule », qui renvoie à la prison, au métal, au langage populaire, tout en lui adjoignant un geste presque contradictoire : colorer. Non pas maquiller, ni adoucir artificiellement, mais faire apparaître une autre strate du lieu. Une strate faite de couleurs collectées, de voix recueillies, de traces humaines, de perceptions déplacées.

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Deux peintures, l’une murale, l’autre sonore

Colorer la taule s’inscrit dans une série plus large intitulée Seconde Pot, menée depuis plusieurs années par Germain Ipin et Marc-Antoine Granier. Le principe repose sur le croisement de deux médiums : le documentaire sonore de création et le muralisme. « Nous partons ensemble à la quête de matière, pour moi des teintes, pour Marc-Antoine des voix et des sons », explique Germain Ipin.

Le protocole a quelque chose de très concret. Les artistes partent chercher de la peinture dans les quartiers proches du bâtiment appelé à être peint. Ils frappent aux portes, rencontrent les habitants, récupèrent des restes de pots, recueillent des couleurs. Mais cette recherche pragmatique ouvre aussitôt autre chose. Les pots deviennent des prétextes à la rencontre. Les teintes appellent des souvenirs. La matière picturale devient matière humaine.

« Notre entrée est la nécessité de trouver de la peinture pour peindre un bâtiment. De cette quête très pragmatique, les portes des habitants s’ouvrent et les pots de peinture et leurs couleurs ouvrent à des discussions qui nous amènent vers des récits intimes », précise l’artiste. Il en ressort ce qu’il nomme une double peinture, « une peinture murale et une peinture sonore », deux interprétations d’une même matière, deux compositions qui se répondent sans se confondre.

Dans le cas de Jacques-Cartier, le protocole a été adapté. L’ancienne prison impose un autre degré d’attention. Le contexte est plus grave que les lieux précédemment investis par Seconde Pot. Marc-Antoine Granier a donc mené un travail d’enquête plus poussé, avec recherches de témoins, entretiens et écriture d’un récit sonore. La collecte auprès des habitants a été complétée par des entretiens ciblés, au cours desquels les témoins étaient invités à choisir une teinte sur un nuancier. Cette couleur était ensuite déposée sur la façade en leur nom.

Une seconde peau collective

Peindre un mur, dans une prison, n’est jamais un geste neutre. La façade ne reçoit pas seulement une couche de couleur. Elle reçoit une seconde peau. Germain Ipin insiste pourtant sur la simplicité première de ce geste. « Chaque couche de peinture sur n’importe quel bâtiment, prison ou autre, est une nouvelle peau. » Mais ici, cette peau n’a rien d’un ravalement ordinaire. Elle procède d’une collecte, d’une pluralité de personnes, de récits, de couleurs et de mémoires.

L’artiste oppose cette seconde peau collective aux façades homogènes, aux rénovations « monocouche, monoteinte, monopensée ». À Jacques-Cartier, la couleur ne vient pas lisser le bâtiment. Elle vient au contraire accueillir des individualités, les mettre en relation, chercher une harmonie sans effacer leur diversité. La composition picturale et la composition sonore tentent ainsi de devenir un « récit choral ».

Ce récit reste abstrait. La fresque ne dit pas au public ce qu’il doit penser. Elle ne formule pas de morale, ne plaque pas une narration illustrative sur les murs. Le geste est coloré, mais il demeure brut. Germain Ipin le revendique : « Bien que très colorée, je ne pense pas tomber dans le bisounours naïf. Il s’agit d’une peinture abstraite se gardant bien de dire quoi penser. »

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Travailler dans un lieu qui parle

L’ancienne prison Jacques-Cartier porte une mémoire carcérale. Elle porte des peines, des douleurs, des passages, des silences. Pour les artistes, il ne pouvait être question de traiter ce site comme une simple surface disponible. « Nous avons passé pas mal de temps, seuls ou quasi dans ces murs, et ils sont chargés, ils te parlent », confie Germain Ipin. La phrase dit bien ce que le lieu impose : une écoute avant le geste, une prudence avant l’image.

Cette charge peut même devenir paralysante. L’artiste reconnaît avoir dû, par moments, tenter d’en faire abstraction pour parvenir à peindre. Non par désinvolture, mais parce que la conscience du poids du lieu peut empêcher l’action. Le travail s’est donc tenu sur une ligne fragile : respecter la gravité du contexte sans être écrasé par elle, faire œuvre sans esthétiser la souffrance, ouvrir un espace sensible sans transformer la prison en décor séduisant.

La question est redoutable. Comment intervenir dans un ancien lieu de détention sans tomber dans l’imagerie facile de la ruine, du tragique ou de l’enfermement ? Germain Ipin ne prétend pas résoudre abstraitement ce problème. Il parle plutôt de sincérité, de cohérence intérieure, de fidélité à des valeurs. « C’est effectivement casse-gueule. Nous avons essayé de faire les choses le plus sincèrement possible. »

La réception appartiendra au public. Mais la proposition semble précisément éviter l’illustration appuyée. La peinture cherche une harmonie, mais elle ne console pas trop vite. Le son recueille des voix, mais il ne réduit pas le lieu à un témoignage univoque. L’ensemble maintient une tension entre récit intime, mémoire collective, contexte politique et composition sensible.

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Réparer, révéler, perturber, réapproprier

La couleur, dans Colorer la taule, peut se lire de plusieurs manières. Est-elle un geste de réparation ? De révélation ? De perturbation ? De réappropriation ? Germain Ipin accueille ces quatre directions. Elles disent chacune une part du projet.

Réparation, parce que la couleur réintroduit du soin dans un espace marqué par la contrainte. Révélation, parce qu’elle fait apparaître autrement la façade, les lignes, les masses, les traces. Perturbation, parce qu’elle dérange l’imaginaire gris de la prison, sans abolir ce que la prison fut. Réappropriation, enfin, parce que les couleurs viennent des habitants, des témoins, des rencontres. Elles ne sont pas seulement choisies par l’artiste. Elles arrivent du dehors, de la ville, des vies ordinaires.

La dimension politique du projet tient justement à cette humanité. Germain Ipin parle d’abord d’une dimension humaniste. Mais il ajoute aussitôt que « l’humanisme est éminemment politique ». Dans un lieu qui a séparé les corps, isolé les individus, organisé la privation de liberté, faire revenir des voix et des couleurs collectées auprès des habitants n’est pas un geste innocent. C’est une manière de déplacer le regard, de réinscrire le bâtiment dans une communauté sensible, de rappeler que les murs ne sont jamais seulement des murs.

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Une œuvre à quatre mains

Le dialogue avec Marc-Antoine Granier constitue le cœur du projet. Les deux artistes se connaissent depuis longtemps. Leur complicité permet d’éviter la simple juxtaposition d’une fresque et d’une bande-son. Le muralisme ne sert pas d’illustration au documentaire sonore. Le son ne commente pas la peinture. Les deux formes se construisent en parallèle, à partir d’une même collecte, mais selon des logiques propres.

« Les deux créations peuvent être autonomes et se tenir toutes seules, mais associées, elles s’enrichissent énormément », explique Germain Ipin. L’une sollicite l’œil, le rapport à l’espace, à la façade, à la couleur. L’autre sollicite l’écoute, la mémoire, l’attention aux voix, aux silences, aux sons du lieu. Ensemble, elles multiplient l’expérience plutôt qu’elles ne la ferment.

Pour Les Tombées de la Nuit, cette matière née en 2025 sera relue sous une forme nouvelle. Trois séances d’écoute publique seront proposées en octophonie, avec une diffusion spatialisée de la pièce sonore. La façade, elle, sera révélée par une création lumière conçue pour la nuit. Le public ne sera donc pas seulement devant une fresque. Il sera placé dans un dispositif perceptif, enveloppé par le son et guidé par la lumière.

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À 22h45, entre chien et loup

La temporalité nocturne est essentielle. Colorer la taule sera présenté à 22h45, au moment où la ville bascule, où les contours deviennent plus incertains, où la perception se transforme. Pour les artistes, cette heure permettra au public d’entrer dans un état d’attention particulier. « Nous pensons que cette temporalité va aider à plonger le spectateur dans un état de conscience modifié », indique Germain Ipin.

La nuit permet aussi de maîtriser la lumière. Elle concentre le regard, impose des focus, révèle certains éléments et en laisse d’autres dans l’ombre. À Jacques-Cartier, ce jeu de visibilité et d’effacement aura évidemment une force particulière. La prison, vue entre chien et loup, ne sera ni tout à fait monument, ni tout à fait souvenir, ni tout à fait scène. Elle deviendra un espace d’expérience.

L’immersion devrait être d’autant plus intense que les deux sens principaux du projet, la vue et l’ouïe, seront activés ensemble. La façade éclairée, la peinture, la pièce sonore en octophonie, les voix recueillies, les résonances du lieu composeront une traversée d’environ cinquante minutes. « L’aventure devrait être assez intense, à coup sûr vraiment insolite », résume l’artiste.

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Street art, art contextuel et récit choral

Germain Ipin vient du street art, mais il se tient aujourd’hui à distance d’un terme dont il juge l’usage devenu problématique. Il préfère se reconnaître dans l’idée d’art contextuel, plus adaptée à une pratique qui part d’un lieu, d’une situation, de rencontres et de matières collectées. Son travail conserve toutefois un héritage du graffiti, au plan philosophique comme esthétique.

L’artiste cite aussi des figures qui permettent de comprendre l’ampleur de ses références : Christo, Gordon Matta-Clark, Georges Rousse, Victor Vasarely. Autant de créateurs qui ont travaillé la relation entre œuvre, architecture, espace, perception et transformation du regard. À cela s’ajoute un parcours universitaire qui a orienté son attention vers la sociologie. Cette dimension se retrouve dans Colorer la taule, où le geste plastique ne se sépare jamais de l’enquête, du terrain, des habitants et des récits.

Le goût des autres

Que peut-on emporter d’une telle traversée ? Une image nocturne de la prison ? Une émotion ? Une interrogation sur l’enfermement ? Une autre manière de regarder les murs ? Germain Ipin accepte toutes ces possibilités. Mais il ajoute une formule simple, presque discrète, qui éclaire l’ensemble du projet : il aimerait que le public reparte avec un supplément de « goût des autres ».

C’est peut-être là que Colorer la taule trouve sa justesse. Le projet ne prétend pas réparer l’histoire de la prison. Il ne transforme pas la douleur en spectacle. Il ne repeint pas le passé pour le rendre plus aimable. Il crée une situation d’écoute et de regard, dans laquelle les murs, les couleurs, les voix et les habitants recomposent un lieu commun. L’ancienne prison Jacques-Cartier n’y perd pas sa mémoire. Elle devient, pour un instant, traversable autrement.

Informations pratiques

  • Événement : Colorer la taule
  • Lieu : ancienne prison Jacques-Cartier, 56 boulevard Jacques-Cartier, Rennes
  • Dates : jeudi 2, vendredi 3 et samedi 4 juillet 2026
  • Horaire : 22h45
  • Durée : environ 50 minutes
  • Tarifs : 5 € ; 2 € pour les bénéficiaires de la carte Sortir !
  • Partenaires : Les Tombées de la Nuit, Teenage Kicks, Spectaculaires
  • Billetterie : lestombeesdelanuit.com

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Nicolas Roberti
Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.