Entretien video. Antoine Lilti vous présente ses lumières tahitiennes

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Antoine Lilti présente L’Illusion d’un monde commun. Tahiti et la découverte de l’Europe (Flammarion), une enquête magistrale sur les premiers contacts entre Européens et Polynésiens et sur ce que ces rencontres disent – en creux – de notre héritage des Lumières.

Professeur au Collège de France, Antoine Lilti s’est imposé comme l’un des grands spécialistes du XVIIIe siècle. Ses travaux ont profondément renouvelé notre manière de lire les Lumières en les replaçant dans l’épaisseur sociale, médiatique et politique de leur temps. On lui doit notamment Le Monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle, Figures publiques. L’invention de la célébrité (1750-1850), ou encore L’Héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité, autant de livres qui interrogent la fabrication de l’espace public, des élites et des imaginaires collectifs.

Avec Actualités des Lumières, issu de sa leçon inaugurale au Collège de France, il rappelait combien ce siècle n’est pas un simple « âge d’or » de la raison, mais un moment de tensions et de contradictions dont nous héritons encore aujourd’hui. C’est dans ce sillage qu’il poursuit sa réflexion avec L’Illusion d’un monde commun en déplaçant cette fois le regard vers le Pacifique et la Polynésie.

L’Illusion d’un monde commun, quand Tahiti découvre l’Europe

Au centre du livre, Antoine Lilti place quelques figures tahitiennes qui, dans les années 1760-1770, embarquent sur les navires de Bougainville, Cook ou des Espagnols : Ahutoru, Tupaia, Mai, Pautu… Autant de voyageurs que l’historiographie a longtemps relégués au rang de silhouettes exotiques, quand elle ne les a pas tout simplement oubliés. L’historien choisit, au contraire, de partir de leurs trajectoires pour raconter les premières traversées qui, depuis Tahiti, mènent vers Paris, Londres ou Lima.

Ce renversement de perspective est décisif. Il ne s’agit plus seulement de suivre les grands navigateurs européens découvrant le « nouveau monde », mais de se demander : qu’est-ce que l’Europe, vue depuis Tahiti ? Comment un jeune insulaire comme Ahutoru vit-il son arrachement, la traversée des océans, la stupeur des grandes capitales, l’ennui, la nostalgie, la curiosité ou la peur ? Et que disent les réactions européennes devant ces visiteurs polynésiens – curiosité intense mais brève, voyeurisme, malaise, exotisation – des limites d’un universalisme qui se veut généreux mais reste profondément asymétrique ?

Antoine Lilti lit de près journaux de bord, lettres, récits de voyage, portraits peints ou écrits philosophiques. Il s’attarde par exemple sur l’Histoire du voyage de Bougainville et sur le Supplément de Diderot où la figure réelle d’Ahutoru est très vite effacée au profit de Tahitiens de papier qui sont construits pour servir la critique de la société européenne. Derrière la belle promesse d’un « monde commun » porté par les Lumières, l’historien met au jour un malentendu persistant. La parole des Polynésiens est confisquée, leur expérience ramenée à quelques clichés (l’innocence « sauvage », la liberté sexuelle, la naïveté supposée), tandis que se mettent en place les premiers classements raciaux et les justifications futures de l’entreprise coloniale.

Le livre montre ainsi un moment charnière, celui où l’Europe croit élargir son horizon au nom de l’humanité universelle, mais où cette ouverture au monde prépare déjà les rapports de domination, la conquête, les violences et l’« hécatombe démographique » qui frapperont l’Océanie au siècle suivant. Les Lumières en sortent à la fois grandies – par la force de leur doute, par les critiques internes du colonialisme – et radicalement mises à l’épreuve par l’altérité.

Hier, les lumières à l’épreuve de l’altérité, aujourd’hui, les lumières à l’épreuve d’elles-mêmes…