BD Faut pas prendre les cons pour des gens ou l’humour noir en quête de lucidité

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Faut pas prendre les cons pour des gens reuze

La BD d’Emmanuel Reuzé vous fait rire en vous regardant droit dans les yeux, avec ce petit sourire qui dit : « Oui, tu rigoles… mais tu vois très bien de quoi on parle. »

Cette édition spéciale de Faut pas prendre les cons pour des gens — estampillée Fondation pour le Logement (ex Fondation Abbé Pierre) — joue précisément sur cette ligne électrique. La vanne devient un outil de démontage, et l’absurde révèle une réalité qu’on préférerait souvent ranger dans un tiroir “on verra plus tard”. Sauf qu’ici, “plus tard” a déjà commencé, et qu’il a froid.

Le principe est simple, donc forcément redoutable. Une sélection de planches (issues des tomes déjà parus de la série) qui tape frontalement sur le mal-logement, la précarité et les inégalités, sans se transformer en brochure moralisatrice.

En bonus, 2 € reversés à la Fondation pour chaque exemplaire vendu. Et, pour cadrer le tir (et le rire) : une préface de Charline Vanhoenacker et un texte de Christophe Robert (côté Fondation). L’album garde donc deux jambes, l’une satirique, l’autre “on parle de vraies personnes, là”. Il avance en boitillant exprès, parce que le confort, c’est précisément le sujet.

La force d’Emmanuel Reuzé et de ses complices (Bernstein, Haudiquet, Rouhaud, l’équipe à l’origine de plusieurs épisodes de la série), c’est cette mécanique implacable, prendre une phrase toute faite — un slogan, un réflexe de pensée, un automatisme de langage — et la pousser d’un millimètre. Juste un. Et soudain, le décor s’écroule.

Le monde qu’ils dessinent est très proche du nôtre, mais légèrement déréglé ; c’est notre réalité avec la vis du cynisme un peu trop serrée. On voit enfin ce qu’on ne regardait plus.

Le gag emblématique résume tout : un SDF célébré comme “l’homme de demain” parce qu’il ne consomme rien, ne se chauffe pas, ne se lave pas, ne pollue pas — et une ville qui, dans la foulée, érige une statue… avant d’interdire aux autres SDF de dormir au pied du monument. C’est drôle, c’est affreux, c’est limpide. Et c’est exactement le propos, la société adore les symboles, surtout quand ils remplacent les solutions.

Graphiquement, le style est efficace, un trait simple, expressif, presque “sage” — ce qui rend la violence sociale encore plus audible. Pas besoin d’effets, le comique vient de la situation, de la réplique, du renversement logique. Le lecteur fait le reste tout seul, comme un grand.

Et c’est là que l’album est fort, il vise moins “les méchants” que la petite fabrique quotidienne de l’indifférence. Les bonnes consciences. Les formules prêtes à l’emploi. Les indignations de salon. Les politiques vitrines. Les “on ne peut pas accueillir toute la misère du monde” récités comme des psaumes d’apaisement. Tout ce qui permet de vivre tranquille à côté d’un scandale permanent.

On pourrait craindre l’exercice périlleux – rire du sans-abrisme, du mal-logement, de la pauvreté… danger. Sauf qu’ici, l’album ne rit pas des personnes précaires, il rit du système qui les fabrique et des discours qui les reconditionnent en décor urbain.

Le rire, dans cette édition, n’est pas une façon de “dédramatiser”. C’est l’inverse, c’est une façon de ne plus anesthésier. Il gratte là où ça démange. Il fait sauter les verrous mentaux. Et il laisse, après la lecture, ce petit silence où l’on se dit : “Bon. Et maintenant, je fais quoi de ça ?”

Infos pratiques

  • Auteur : Emmanuel Reuzé
  • Parution : 13 novembre 2025
  • Éditeur : Fluide Glacial
  • Format : cartonné
  • Pagination : 64 pages
  • Dimensions : 228 × 294 mm
  • ISBN : 979-1-0382-0882-7
  • Solidarité : 2 € reversés à la Fondation pour le Logement pour chaque achat
  • Une rencontre-dédicace est annoncée au Festival Rue des Livres 2026