En ce début 2026, Florence Dupré la Tour publie simultanément deux albums BD Les Moribonds (Casterman) et Jeune et fauchée (Charivari).
Deux albums d’apparence éloignée — l’un s’avance masqué, tragi-comédie post-apocalyptique qui mêle vampires et zombies ; l’autre assume la première personne, chronique d’une précarité vécue après une enfance bourgeoise. Ils sont pouorant pourtant traversés par une même obsession qui est la dépendance, ses mécanismes, ses aveux, ses violences parfois invisibles.
Ce diptyque éclaire un paradoxe contemporain que la fiction peine souvent à regarder en face. Nous aimons les récits de liberté, d’émancipation, d’individus qui « s’en sortent ». Mais, au plan matériel, aucun destin n’est autonome. Tout tient à des chaînes d’entraide, d’exploitation, de dette, d’amour, d’organisation. La force de Florence Dupré la Tour est de faire entrer ce réel dans la bande dessinée sans le réduire à une thèse. Elle choisit l’humour — un humour sec, charnel, parfois cruel — comme méthode de vérité. Elle choisit surtout des dispositifs narratifs qui obligent le lecteur à déplacer son point de vue : le vampire doit travailler ; la bourgeoise doit compter ; le « naturel » des hiérarchies se fissure ; et derrière les postures morales, la mécanique sociale apparaît.

On connaît Florence Dupré la Tour pour sa veine autobiographique où l’enfance, la famille, le corps, les tabous et la mémoire deviennent matière à récit. Ce qui distingue son geste, ce n’est pas seulement l’aveu, mais sa mise en scène. Un « je » qui s’expose, se contredit, se moque de lui-même, cherche une forme juste, refuse le pathos confortable. Cette manière de tenir l’intime à distance sans l’annuler lui permet d’aborder des zones où la pudeur se confond avec l’idéologie telles que la sexualité, la violence symbolique, la religion, la honte… et, désormais, l’argent.
Avec Jeune et fauchée, l’autrice poursuit logiquement cette exploration. Après l’enfance et ses interdits, voici l’âge adulte et son autre grand impensé social. Avec Les Moribonds, elle déplace le même questionnement dans le genre, comme si la fable donnait un champ d’expérimentation plus brutal ; la domination y devient visible, presque anatomique. Deux stratégies, un même résultat : montrer que les rapports de classe ne sont pas un décor, mais une expérience vécue, qui imprime les corps, les relations, la façon même de raconter sa vie.
Les Moribonds : le vampire au chômage… puis au turbin
Le point de départ est limpide, presque un gag noir. Gabriel est un vampire. Le monde, lui, est ravagé par une apocalypse zombie. Décimés par les Moribonds, les humains se font rares et Gabriel s’inquiète de son avenir. Le vampire survit grâce au sang des humains, et les humains se raréfient. Ce qui, dans l’imaginaire classique, relevait de la puissance — l’immortalité, la prédation, la position d’exception — se retourne en malédiction. Gabriel a faim. Gabriel est seul. Gabriel devient dépendant, vulnérable, exposé au manque.

Tout l’album tient dans ce renversement, et dans ce qu’il permet de raconter. Car le vampire, figure traditionnellement associée à l’aristocratie ou au bourgeois rentier, voit son modèle économique s’effondrer. Quand il n’y a plus de cheptel, il n’y a plus de rente. Il faut alors protéger les derniers humains, non par bonté, mais par nécessité. Il faut composer, négocier, organiser. Il faut, surtout, faire quelque chose de son corps — travailler, risquer, s’user — au lieu de vivre grâce à l’énergie vitale des autres.
Le dispositif est d’une efficacité remarquable car il rend visible l’impensé des dominations. Dans les sociétés ordinaires, l’exploitation se dissimule derrière des institutions, des contrats, des habitudes ; ici, elle s’énonce presque à nu. D’un côté, l’ancien prédateur qui découvre la peur du manque ; de l’autre, les plus fragiles qui comprennent que leur force est collective. Les hiérarchies s’inversent, non parce que l’album rêve d’une utopie instantanée, mais parce qu’il met en scène une vérité simple : celui qui dépend, un jour, peut faire valoir sa dépendance comme un levier.

Cette bascule ouvre la dimension la plus fine du livre. Les Moribonds n’est pas seulement une satire du bourgeois-vampire, c’est une réflexion sur l’interdépendance. Même un vampire, même un « dominant », n’échappe pas au tissu des autres. Et si la fable amuse, souvent d’une manière jubilatoire, c’est qu’elle expose une contradiction que beaucoup préfèrent oublier. La survie des puissants n’est jamais un miracle, elle repose sur des infrastructures humaines. Quand elles vacillent, la panique s’appelle fin du monde…
Au plan narratif, Florence Dupré la Tour manie un art du rythme qui tient du montage : scènes tendues, ellipses, dialogues qui claquent, chutes ironiques. Le post-apo n’est pas ici un spectacle de ruines « grandioses », mais un quotidien dégradé, sale, banal où l’on s’épuise. Ce choix visuel et atmosphérique est essentiel, car il fait du monde détruit un miroir du nôtre, non un ailleurs exotique. Et c’est précisément dans cette banalité que l’humour noir frappe juste ; il ne sert pas à désamorcer le politique, il sert à le rendre supportable — donc pensable.
Jeune et fauchée : la pauvreté comme expérience, non comme posture
Changement de focale. Ici, pas de vampire, pas d’apocalypse, pas de masque. Jeune et fauchée s’annonce comme un récit autobiographique. Florence Dupré la Tour y part d’un constat frontal. Elle est née dans un milieu bourgeois, n’a « jamais connu le froid ni la faim », et découvre pourtant, à l’entrée dans l’âge adulte, la réalité de la débrouille. Non pas un manque romantique qui ferait joli dans une mythologie d’artiste, mais une précarité concrète, faite d’angoisses, de calculs, de petites humiliations, de fatigue, de solitude.

Le cœur du livre, c’est le rapport à l’argent comme tabou familial ; un tabou d’autant plus puissant qu’il façonne la perception de soi. Quand l’argent ne se dit pas, il devient un langage clandestin. Il organise les relations, les distances, les dettes morales, les loyautés. L’autrice raconte alors moins une chute spectaculaire qu’un apprentissage violent. Comprendre que « se débrouiller » n’est pas une vertu abstraite, mais un coût ; comprendre aussi que l’autonomie proclamée peut fonctionner comme une démission déguisée de l’entourage.
Ce qui rend le récit précieux, c’est sa tonalité. Florence Dupré la Tour ne cherche ni la repentance sociale, ni la pure dénonciation. Elle installe un regard double à la fois lucide sur les privilèges d’origine, impitoyable sur les aveuglements du milieu, mais aussi attentive à la façon dont la précarité transforme les nerfs, la dignité, la relation au temps. Elle écrit l’argent comme une matière. Il manque, il pèse, il salit, il obsède, il rend inventif, il coupe l’horizon. Et elle le fait avec un humour âpre qui protège autant qu’il attaque.

Au plan politique, Jeune et fauchée évite deux pièges. D’abord, celui de l’exemplarité. Le livre n’est pas un roman de rédemption où la pauvreté deviendrait une leçon morale. Ensuite, celui de la posture. Il n’y a pas, ici, d’esthétique de la misère. La pauvreté n’est pas un décor, c’est un rapport social, une manière d’être regardé, de se regarder, d’anticiper le pire. En racontant cela depuis une trajectoire de classe décalée, l’autrice met à nu un angle mort. On peut avoir été protégé enfant, et se retrouver, adulte, au bord du vide, sans disposer des codes de survie acquis par ceux qui y vivent depuis toujours.
Le diptyque chute et dignité
Chute de statut, chute de classe, chute de certitudes. Dans Les Moribonds, la chute est fictionnalisée à l’extrême. Le vampire, figure de surplomb, s’écrase dans la nécessité. Dans Jeune et fauchée, la chute est intérieure, sociale, administrative parfois ; elle se vit dans les détails, dans l’usure. Mais ce qui relie vraiment les deux albums, c’est la question de la dignité. Qu’est-ce qui reste de soi quand on dépend ? comment négocier sans se perdre ? comment refuser l’ordre établi quand on n’a pas de marge ?
Florence Dupré la Tour ne sacralise ni les dominés ni les dominants. Elle montre plutôt comment chacun est pris dans des logiques qui le dépassent. Et comment ces logiques se reproduisent, même quand elles deviennent absurdes. Dans Les Moribonds, les humains peuvent réclamer que le vampire subvienne à leurs besoins ; dans Jeune et fauchée, la famille peut laisser faire au nom d’une morale de l’indépendance. Dans les deux cas, le monde se raconte des histoires pour justifier la distribution des rôles. Le talent de l’autrice est de démonter ces histoires sans jamais renoncer au plaisir de raconter.
On ressort de ce diptyque avec l’impression d’avoir lu deux livres très différents qui, ensemble, composent une pensée. Une pensée incarnée, drôle, parfois brutale, mais jamais cynique. Une pensée qui rappelle, sans slogans, que la lutte des classes n’est pas un vocabulaire d’époque, mais une expérience qui recommence, dès qu’on parle de travail, d’argent, de dépendance, de forces, de soin, d’abandon. Et qu’en bande dessinée, cette expérience peut être mise en scène avec une liberté formelle qui la rend, paradoxalement, très vraie.
Repères bibliographiques
- Les Moribonds, Florence Dupré la Tour, Casterman, parution 7 janvier 2026, 96 pages, 22 × 30 cm, couleur, relié, 21,95 €. ISBN : 9782203300019 – EAN : 9782203300019
- Jeune et fauchée, Florence Dupré la Tour, Charivari, parution 9 janvier 2026, 212 pages, 17,9 × 24,4 cm, couleur, broché, 24,50 €.

Florence Dupré la Tour
Florence Dupré la Tour naît à Buenos Aires en 1978, et passe une partie de son enfance en Champagne, puis en Guadeloupe avant d’atterrir à Lyon, où elle poursuivra des études de dessin. Elle entame sa carrière dans l’animation en travaillant sur la série « Petit Vampire », avant de se tourner vers la bande dessinée. Autrice depuis quinze ans, elle publie respectivement chez Gallimard (« Capucin », « Borgnol », « La sorcière du placard aux balais »), Ankama (« Cigish ou le maître du Je »), Mauvaise Foi (« Carnage »). On peut la retrouver régulièrement dans la revue ‘MLQ’. Après un passage par la fiction, la jeunesse et le récit performatif, elle se consacre désormais à l’autobiographie aux éditions Dargaud (« Cruelle », « Pucelle », « Jumelle »).
