Naître et mourir à la ferme. Avec Hors champ, Marie-Hélène Lafon raconte la vie désespérée d’un homme à l’existence tracée dès sa naissance. Un des plus beaux textes de l’écrivaine.
C’est un récit de silences. Ou plutôt un récit du silence. Le silence est celui d’une famille de quatre personnes. Dans cette ferme à quelques kilomètres de Riom, pendant cinquante ans, le père, la mère, le fils ainé Gilles, la fille Claire, ne vont pratiquement jamais se parler.
Dans un formidable paradoxe, c’est Marie-Hélène Lafon qui dit ce silence. Elle se consacre depuis de nombreuses années à une écriture où les mots avant d’être posés sur la feuille sont pesés, choisis, millimétrés, déclamés à haute voix comme le faisait Flaubert, un des modèles de l’écrivaine. Il faut bien les mots justes pour dire l’immobilisme de vies tracées et figées de la naissance à la mort. Écrites d’avance, les existences des parents, le sont assurément, comme depuis une éternité. Naissance, mariage, travail à la ferme, mort. Cet ordre immuable en cette deuxième partie du XXe siècle s’effrite, se délite. Pour les filles d’abord, celles qui travaillent bien à l’école, non destinées à reprendre l’exploitation réservée à l’ainé mâle, les études vont être une planche de salut. Pour les autres, il restera le mariage avec un paysan local. Claire travaille bien. Elle va partir et « finir » à Paris, mais gardera un œil bienveillant sur ces racines. Reste alors un trio infernal qui vit, survit, dans un huis clos oppressant. Marie-Hélène Lafon reprend dans les première pages l’évocation d’une nouvelle parue l’année dernière, Vie de Gilles (Éditions du Chemin de fer). On y retrouve le même prénom, le même mal être d’un adolescent qui n’a aucune maîtrise sur sa vie à venir et qui se tait, à l‘église comme à l’école, sachant d’avance son futur.
« Elle ne sait pas si tous les garçons deviennent comme ça, mais elle a compris, elle a vu que certains garçons, quand ils sont fils de paysans, ne choisissent pas, ne choisissent rien. »
Au fil des pages se dessine la vie d’un homme malheureux, rythmée uniquement par les traites des vaches, le matin, le soir. À cinquante ans passés, Gilles commence encore et toujours sa journée par l’appel de sa mère à se lever. Enfance, adolescence, âge adulte, aucune démarcation précise tant hier ressemble à aujourd’hui et ressemblera à demain. Les mots n’ont plus de sens. Alors chacun se tait. Pourtant le monde agricole évolue autour de l’exploitation de Gilles et de son père. Pas toujours pour le meilleur et la terre, les rivières assistent impuissantes à des suicides. Mais à la ferme, ici, rien ne bouge. Comment des décisions pourraient-elles être prises quand le père et le fils ne s’adressent pas la parole depuis des années, depuis qu’ils en sont venus aux mains ? Il est un mot qui n’est jamais prononcé, jamais écrit : amour.
Claire, protectrice taiseuse de son frère à qui elle répète régulièrement « si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi », revient de temps en temps « chez elle » ou plutôt « chez eux ». Culpabilisée de son départ pour la ville, elle s’en tient alors aux gestes ancestraux : repassage, balades, ménage. Le silence de l’incompréhension, le silence par peur de briser le vernis, le silence pour aider son frère.
Le monde de la ville et de la campagne, la solitude du paysan, les conventions sociales sont des thèmes traditionnels chez l’écrivaine d’Aurillac qui évoque d’ailleurs en fin d’ouvrage les textes divers écrits depuis deux ans, telles des esquisses, reprises ici dans le « chantier » final. La jeune retraitée de l’Education Nationale, n’a de cesse depuis un quart de siècle de décrire la fin d’un monde, son évolution et surtout les drames humains qui accompagnent cette accélération du temps. Guillaume Bergeon, dans son film Au nom de la terre, montrait un agriculteur incarné par Guillaume Canet, confronté aux changements économiques. Marie-Hélène Lafon, qui parle aussi d’exploitations agricoles plus réduites, au caractère montagneux, fait oeuvre de sociologue et d’historienne. Elle choisit volontairement le « hors champ », ce que l’on ne voit pas dans l’oeil de la caméra, ce que l’on ne veut pas voir. Et trouve plus que jamais les mots justes.
Il était possible, dans quelques uns de ses textes, de ressentir la quête du mot exact qui prenait parfois le pas sur le récit. Ici la fluidité du style est totale. Avec une économie de moyens, nous intégrons, comme avec des photos de Raymond Depardon, la cuisine, où devant la télévision se joue un drame familial quotidien, silencieux et irrespirable. Nous captons dans une intimité totale le regard désespéré d’un homme qui n’en peut plus. Nous percevons le poids de la communauté villageoise qui observe, juge mais n’aide jamais. Nous sommes loin des « romans du terroir » et de l’évocation d’un monde rural fantasmé où le bénédicité se récitait au soleil couchant dans une monde harmonieux. Avec une facilité honteuse, nous avons envie d’écrire que Marie-Hélène Lafon trace toujours le même sillon, mais c’est très bien ainsi. De la même manière qu’il est urgent d’entendre les derniers témoignages des victimes de la seconde guerre mondiale, il est impérieux d’entendre les voix des derniers paysans. Marie-Hélène Lafon en est une magnifique porte parole.
Hors Champ de Marie-Hélène Lafon. Éditions Buchet Chastel. 170 pages. 19,90€. Parution : 02/01/2026
