Ille-et-Vilaine. Anse du Guesclin, la route s’efface : chronique d’une fermeture annoncée

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anse du guesclin saint-coulomb

Long ruban d’asphalte posé au ras du sable, la RD201 a longtemps donné l’illusion d’un littoral domestiqué. On roulait “comme au bord”, la plage à portée de portière, l’horizon en carte postale. Mais au fil des hivers, la scène se répète avec des rafales, dunes remuées, route mangée, parfois fermée. Ce qui passait pour une contrariété saisonnière devient un signe. Le rivage ne “bouge” plus, il avance.

Le Département d’Ille-et-Vilaine, avec l’État, Saint-Malo Agglomération et les communes de Saint-Coulomb, Cancale et Saint-Malo, prépare donc un basculement.Ddans les prochaines années, cette portion de la RD201 devra être fermée. Non par choix esthétique, mais parce que le recul du trait de côte est jugé inéluctable à cet endroit, au point de rendre l’axe impraticable d’ici 2035.

Une route née d’un siècle qui croyait aux lignes droites

La fragilité actuelle du site ne tombe pas du ciel. L’Anse du Guesclin est un espace dunaire. Une matière vivante, mobile, qui se construit et se défait au gré des vents et des marées. Dans les années 1960, le cordon dunaire a en outre subi de fortes extractions de sable destinées à la construction de l’usine marémotrice de la Rance. Le Département, devenu propriétaire et gestionnaire d’un espace naturel sensible, a ensuite engagé des restaurations (oyats, ganivelles) pour stabiliser la dune. Mais la dynamique littorale, elle, a changé de régime.

Une étude scientifique mandatée par le Département et conduite par Antoine Collin (Centre de Géoécologie littorale de Dinard, EPHE-PSL) met des chiffres sur ce que l’œil pressent. La dune recule en moyenne d’environ 1 mètre tous les cinq ans, et jusqu’à 1 mètre par an sur certains secteurs. À moyen terme, la route posée trop près du système dunaire se retrouve dans la trajectoire même du rivage.

Fermeture : le mot qui fâche, la réalité qui s’impose

Fermer une route côtière, c’est toucher à plus qu’un itinéraire, c’est déplacer des habitudes, des économies estivales, des accès “évidents”. C’est aussi reposer une question rarement dite : à quoi tient l’attractivité d’un lieu ? À la facilité d’y venir en voiture, ou à la possibilité de le laisser rester un lieu ? La collectivité assume une forme de “repli organisé”. Plutôt que de dépenser toujours davantage pour déblayer, sécuriser, réparer — et recommencer — elle prépare une sortie de route, au sens littéral. Mais elle tente de le faire autrement qu’en décret vertical, par la concertation.

2025 : une année de concertation pour transformer une contrainte en projet

Durant toute l’année 2025, le Département et ses partenaires ont engagé une démarche de concertation : questionnaire grand public, réunions, entretiens, balades immersives, cahiers d’acteurs. Entre le 27 mai et le 15 juillet 2025, un questionnaire en ligne a été proposé à toutes et tous : habitants, usagers, acteurs économiques, associations.

Les enseignements publiés fin 2025 donnent une photographie intéressante : l’attachement au site est massif, la conscience du changement climatique aussi. Dans le questionnaire grand public, plus de 60% des répondants placent la protection de la biodiversité (faune/flore) en priorité, tout en exprimant une volonté de maintenir l’accès et les usages essentiels. Et si les déplacements futurs inquiètent, seulement 9% se déclarent contre la fermeture à moyen terme de la RD201 au niveau de l’anse.

Réaménager l’Anse du Guesclin : trois transitions en une

Le projet qui se dessine n’est pas uniquement routier. Il est, au fond, un prototype de transitions à l’échelle d’un site emblématique.

  • Transition écologique : laisser la dune redevenir une protection naturelle, accepter sa mobilité, renaturer plutôt que durcir. Là où une route fige, le sable exige du jeu.
  • Transition des mobilités : remplacer l’“accès-voiture” par une chaîne d’accès : marche, vélo, navettes saisonnières, stationnements repensés en retrait, continuités avec les itinéraires existants (GR34, aménagements cyclables).
  • Transition démocratique : installer une gouvernance durable : après le comité de pilotage (créé dès 2023), un comité des partenaires doit associer la société civile (associations environnementales, randonneurs, cyclistes, agriculteurs, loisirs, campings…) avec un lancement envisagé au 1er trimestre 2026.

Comment accéder au site sans le détruire

Tout se jouera dans un équilibre simple à formuler, mais difficile à tenir : rendre l’accès plus doux sans le rendre élitiste. Une anse “réservée” à ceux qui peuvent marcher longtemps, ou porter, ou pédaler, serait une autre forme d’injustice écologique. C’est précisément l’un des enjeux de la phase actuelle : inventer un accès qui ménage à la fois le lieu et les corps.

Pour objectiver ces choix, une étude mobilités a été confiée à CITEC Ingénieurs Conseils (avec ECR Environnement Ouest en sous-traitance technique). Lancée en octobre 2025 pour environ 9 mois, elle doit : diagnostiquer l’existant, tester des solutions (transport en commun, navettes, stationnements), en estimer la faisabilité et les coûts, et proposer des options innovantes (y compris en voirie et cyclable).

Trois scénarios plausibles (et leurs dilemmes)

1) Le repli assumé, l’anse renaturée
Fermeture progressive puis définitive de la portion la plus vulnérable, restauration dunaire, stationnements en retrait, cheminements piétons/cycles renforcés, navettes estivales. Avantage : cohérence écologique et robustesse à long terme. Dilemme : accepter une “perte” symbolique et réorganiser les flux.

2) L’accès régulé plutôt que l’accès massif
Même logique de fermeture, mais avec un pilotage fin des pics : parkings-relais, réservations ou jauges à certains moments, information en temps réel, priorité aux modes doux. Avantage : sécurité et protection des milieux en haute saison. Dilemme : éviter la complexité punitive et l’entre-soi.

3) La tentation des ouvrages et du “maintien coûte que coûte”
Rehaussements, protections, interventions lourdes pour tenter de conserver une route au plus près. Avantage : continuité immédiate. Dilemme majeur : coûts, impacts écologiques, efficacité incertaine dans un contexte où la montée du niveau marin et l’intensification des aléas rendent les “solutions dures” de moins en moins pérennes. Et, au plan politique, le risque d’entretenir une promesse que la physique finira par démentir.

Ce que l’Anse du Guesclin dit de la France littorale

Le cas du Guesclin n’est pas une anomalie, c’est un avant-goût. À l’échelle nationale, les projections du Cerema estiment qu’à court terme (2028) environ un millier de bâtiments pourraient déjà être touchés par le recul du trait de côte, et que les impacts augmentent fortement aux horizons 2050 et 2100. Au plan climatique, le GIEC rappelle qu’il est virtuellement certain que le niveau moyen des mers continuera de s’élever au XXIe siècle : la question n’est pas “si”, mais “à quelle vitesse” — et comment on s’adapte.

À Saint-Coulomb, cette adaptation prend une forme très concrète. Il s’agit d’accepter que la route des années 1950 ne soit pas l’architecture du futur. Et transformer la fermeture annoncée en projet de paysage, de mobilité et de justice d’accès.

Dates et prochaines étapes

  • 27 mai – 15 juillet 2025 : questionnaire grand public et dépôts des cahiers d’acteurs (concertation).
  • 20 novembre 2025 : comité de partenaires (point d’étape, gouvernance, mobilité).
  • Octobre 2025 – été 2026 : étude mobilités (durée annoncée : ~9 mois).
  • 1er trimestre 2026 : lancement envisagé du comité des partenaires (société civile).
  • Printemps 2026 : “temps fort” annoncé pour échanger sur les suites du projet.
  • Horizon 2035 : axe annoncé comme impraticable / fermeture à anticiper.