Jakuta Alikavazovic, l’art des silences : Au grand jamais, roman-miroir d’une mère

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Jakuta Alikavazovic a un façoon singulière de faire tenir ensemble la fiction, la mémoire et l’histoire, sans jamais transformer la littérature en dossier ni l’intime en “preuve”. Avec Au grand jamais (Gallimard, 2025), elle signe un livre d’une intensité feutrée, construit autour d’une énigme qui n’en est pas tout à fait une… la disparition d’une mère et tout ce que cette disparition révèle non pas en explications, mais en échos, en reprises, en silences travaillés.

À la différence des récits où l’on “résout” une vie à coups d’archives, Au grand jamais avance autrement, par fragments, hypothèses, variations d’une même scène intérieure. Il y a le deuil, oui, mais surtout une question plus brûlante : qu’est-ce qu’on hérite quand l’essentiel a été tu ? Et qu’est-ce qu’on invente parce qu’on n’a pas le choix, pour pouvoir continuer à aimer ?

Née à Paris le 6 octobre 1979, Jakuta Alikavazovic grandit dans un horizon familial venu de l’ex-Yougoslavie (père monténégrin, mère bosniaque, poétesse). Cette biographie n’est pas un simple décor. Elle irrigue l’œuvre par strates, par retours, par failles aussi, comme si la langue française restait toujours un territoire à conquérir, et parfois à défendre.

Agrégée d’anglais, ancienne élève de l’ENS Paris-Saclay (ex-Cachan), elle a enseigné à l’université (notamment à la Sorbonne), avant de se consacrer davantage à l’écriture et à la traduction. Depuis septembre 2019, elle tient une chronique mensuelle dans Libération (réunie en volume sous le titre Faites un vœu). Plus récemment, elle a aussi occupé une chaire d’écrivaine en résidence à Sciences Po Paris (2024-2025).

Depuis Histoires contre nature (2006) et surtout Corps volatils (2007, prix Goncourt du premier roman 2008), Jakuta Alikavazovic bâtit une œuvre où l’on croise des personnages à la fois très incarnés et “cinématographiques”, pris dans des intrigues qui ressemblent à des chambres d’écho. On y entend la guerre au loin, l’exil en sourdine, les héritages familiaux comme des ondes persistantes.

Ses romans (Le Londres-Louxor, La Blonde et le bunker, L’Avancée de la nuit) dialoguent souvent avec des imaginaires de film noir, de suspense, de double fond. Et quand elle se déplace vers une forme plus essayistique, elle le fait encore par la littérature. Comme un ciel en nous (Stock, 2021, prix Médicis essai) propose une traversée du Louvre qui devient, au plan intime, une méditation sur l’art, la filiation, l’appartenance.

Au grand jamais : une disparition, une enquête sans enquête

Au grand jamais s’ouvre sur un manque : la mère de la narratrice “a disparu”. Disparu au sens littéral (la mort est là), mais surtout au sens plus vertigineux : l’effacement a commencé bien avant, dans un retrait progressif, dans la fatigue des jours, dans l’abandon d’une écriture poétique qui, jadis, la définissait. À partir de là, la fille — devenue mère à son tour — tente de comprendre ce qu’on ne comprend jamais complètement : une personne, ses silences, ses choix, ses fuites.

Le livre avance par touches, par symptômes, par détails qui deviennent des passages. On n’est pas dans la révélation finale, mais dans une logique de “collecte” qui consiste à recoudre une histoire familiale non pas pour la refermer, mais pour lui rendre son battement. L’exil (et ce qu’il abîme ou protège), la transmission (et ce qu’elle rate), le non-dit (et ce qu’il fabrique). Tout se joue à bas bruit, dans une prose qui préfère l’ombre signifiante à l’éclairage brutal.

Ce qui bouleverse ici, c’est la place de la poésie — non pas comme “genre”, mais comme ligne de vie. La mère a été poétesse “là-bas”. En France, quelque chose s’interrompt, la poésie se tait. Et ce silence, loin d’être un simple renoncement, devient un mystère actif, une force qui façonne la fille autant qu’elle la blesse.

Plus le récit avance, plus une idée s’impose, écrire sur sa mère, c’est écrire avec ce qu’on n’a pas. La narratrice bricole, suppose, imagine. Elle dresse des scénarios (y compris les plus romanesques) non pour “fabriquer du sensationnel”, mais parce que, dans certaines familles, l’hypothèse est parfois la seule forme de tendresse disponible.

La singularité de Jakuta Alikavazovic est aussi formelle. Sa phrase revient, déplace un mot, réajuste un angle, comme si la pensée ne pouvait approcher sa cible qu’en tournant autour. Cette manière de répéter n’est pas un tic, c’est une méthode. On avance à force de retours, de relectures intérieures, de micro-déplacements — jusqu’à ce que le lecteur sente non pas “la vérité”, mais la pression d’une vérité impossible à dire autrement.

Cette esthétique peut fasciner, ensorceler, donner l’impression d’écouter une confidence. Elle peut aussi, pour certains lecteurs, provoquer une forme de fatigue parce que l’émotion ne passe pas par la scène “choc”, mais par l’insistance, la boucle, le murmure. Le roman assume ce risque, il préfère la fidélité au trouble à l’efficacité narrative.

Au grand jamais est plus romanesque que confessionnel, plus sensoriel que démonstratif, avec une tentation constante du “double fond” (la mère comme personne, mais aussi comme énigme historique, sociale, linguistique).

Le roman a d’ailleurs trouvé une reconnaissance au-delà du cercle des lecteurs en recevant le Prix littéraire de la Porte Dorée (édition novembre 2025), distinction tournée vers les récits d’exil, de circulation, d’identités multiples.

Repères bibliographiques

  • Titre : Au grand jamais
  • Autrice : Jakuta Alikavazovic
  • Éditeur : Gallimard
  • Collection : Blanche
  • Date de parution : 21 août 2025
  • Pagination : 256 pages
  • Prix : 20,50 €
  • EAN / ISBN : 9782073088260
  • Prix : Prix littéraire de la Porte Dorée (novembre 2025)

À Rennes : deux rendez-vous avec Jakuta Alikavazovic aux Champs Libres

Dans le cadre de Jardins d’hiver 2026 (Les Champs Libres, du 6 au 8 février 2026), Jakuta Alikavazovic est invitée à Rennes pour deux formats complémentaires : la déambulation curieuse en bibliothèque, puis l’entretien “Sur l’écriture” avec Jean-Baptiste Del Amo (auteur associé à l’édition 2026).

  • Promenade littéraire (Bibliothèque des Champs Libres – 4e étage) — dimanche 8 février 2026, 14h15–14h45gratuitsur inscription le jour même (accueil Jardins d’hiver, dans le hall). Lien événement
  • “Sur l’écriture” : Jean-Baptiste Del Amo invite Jakuta Alikavazovic (Les Champs Libres — Musée de Bretagne / Salle Georges-Henri Rivière) — dimanche 8 février 2026, 16h30–17h30gratuit. Lien événement