LEGO SMART Play ou quand la valeur du jeu glisse du « je fais » vers « ça réagit »

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LEGO a présenté au CES 2026 une nouveauté qui, à la fois, fascine et inquiète. SMART Play, un écosystème de briques “intelligentes” (capteurs, LEDs, sons) qui sont capables de réagir aux gestes, à l’orientation, à la proximité d’autres éléments (SMART Tags, SMART Minifigurines). Les premiers sets annoncés sont Star Wars, avec un lancement annoncé au début de mars 2026.

La question n’est pas “pour ou contre la technologie”. Elle est plus fine, et presque philosophique : que devient l’enfance quand la valeur du jeu se déplace du « je fais » vers « ça réagit » ? L’enfant deviendra-t-il davantage opérateur d’expériences que constructeur de mondes ? Ou bien cette nouvelle couche peut-elle ouvrir une poésie mécanique, une forme d’imaginaire qui passe par la matière animée plutôt que par l’écran ?

Ce que SMART Play change

Depuis des décennies, la brique classique est un objet presque idéal au plan ludique : elle ne “dit” rien, elle permet. Sa puissance vient d’une simplicité radicale, une contrainte géométrique, et tout le reste appartient à l’enfant. Avec SMART Play, on ajoute une autre logique, le feedback. La construction ne se contente plus d’exister, elle répond.

Ce basculement est crucial, car il modifie l’équilibre entre trois moteurs du jeu :

  • L’agence : “c’est moi qui décide ce qui se passe”.
  • La narration interne : “j’invente la scène, les bruits, les règles”.
  • La récompense externe : “ça s’allume, ça sonne, ça valide mon geste”.

Le risque n’est pas que l’enfant devienne passif (il manipule, il bouge, il construit). Le risque est plus subtil; que la construction serve surtout à déclencher des réactions prévues — une dramaturgie intégrée, un plaisir d’activation, une “bonne réponse” sensorielle. Là, l’enfant n’est plus seulement auteur ; il devient metteur en route.

Le meilleur scénario : une créativité augmentée sans écran

SMART Play a aussi quelque chose de séduisant : il promet une interactivité physique, sans tablette, sans caméra, sans logique d’application qui aspire l’attention. Au plan comportemental, c’est un point fort; le corps reste central, la manipulation reste la source de l’événement. Et la “réaction” peut devenir un nouveau matériau créatif.

Dans ce meilleur scénario, SMART Play ne remplace pas l’imaginaire, il lui donne des rythmes et des signaux, comme un instrument de musique donne une résistance au geste. On peut imaginer :

  • des enfants qui détournent les briques pour fabriquer des machines à bruit, des marionnettes mécaniques, des “théâtres” lumineux ;
  • une créativité plus cinétique (le mouvement devient une partie du langage) ;
  • un plaisir de “mise en scène” qui reste fait main, parce que le décor est construit, manipulé, reconfiguré.

Dans cette version, SMART Play est une poésie mécanique, l’imaginaire passe par la matière qui chante, qui clignote, qui répond — sans que l’écran ne prenne la main.

Le scénario gris : une plateforme qui scénarise l’enfance

Mais il existe un autre scénario, plus ambigu, déjà visible dans la manière dont l’innovation arrive par des sets sous licence (Star Wars) avec une promesse d’immersion immédiate. C’est logique commercialement, l’iconique sonore (vaisseaux, musiques, voix) “vend” la magie en dix secondes. Au plan ludique, toutefois, cela encourage une pratique précise : rejouer des effets.

Or, quand la magie est intégrée, elle a tendance à déplacer la créativité vers :

  • l’optimisation (“comment déclencher le meilleur effet ?”),
  • la conformité (“où mettre la brique pour que ça marche ?”),
  • l’attente (“si ça ne réagit pas, c’est moins intéressant”).

C’est ici que la question “opérateur d’expériences ou constructeur de mondes ?” devient concrète. Si l’enfant cherche d’abord l’activation, le monde construit devient un support. Si l’enfant cherche d’abord le monde, la réaction devient un ornement.

Trois questions simples pour savoir dans quel sens ça penche

  • Est-ce que l’enfant joue encore quand la brique “intelligente” est éteinte ou absente ? Si non, l’effet a pris le centre.
  • Est-ce qu’il invente des usages non prévus ? Si oui, la technologie est devenue un matériau, pas un scénario.
  • Est-ce que le jeu dure après la “première minute waouh” ? Si oui, on est dans une construction d’univers, pas dans un simple déclencheur.

Si vous adoptez SMART Play (ou si un enfant en reçoit), l’idée n’est pas de moraliser, mais de préserver un équilibre :

  • Un temps “briques muettes” chaque semaine : construction libre sans effets, pour réancrer l’agence.
  • Un défi narratif : “raconte-moi ce que ça fait” avant d’écouter le son, pour remettre la narration interne au premier plan.
  • Le droit au bricolage imparfait : encourager les détours, les ratés, les hybridations (SMART + vrac de briques), car c’est là que la créativité se forme.

SMART Play n’annonce pas la fin de LEGO comme espace de liberté. Il annonce l’arrivée d’une seconde langue qui est celle de la brique réactive. Toute la question est de savoir si cette langue devient un accent (une nouvelle musicalité du jeu) ou une grammaire dominante (une scénarisation par défaut).

LEGO propose une promesse, rendre la matière plus vivante, sans écran. À nous d’observer la bascule réelle, du “je fais” vers “ça réagit”. Si l’enfant reste auteur, SMART Play peut devenir une poésie mécanique. Si la réaction devient la finalité, alors l’enfance risque de se réduire à une suite d’expériences à déclencher — très brillantes, très courtes, et moins libres qu’elles n’en ont l’air.