Mansoureh Kamari est douée d’un trait fin, presque calme. Pourtant, elle porte en elle des années de contraintes, de silences, de peur et de résistance. Avec son premier album Ces lignes qui tracent mon corps, elle ne se contente pas de se souvenir, elle remet de l’ordre dans l’intime, elle redonne une forme à ce qui a été confisqué, elle invente une langue graphique pour dire « je » sans s’excuser.
Cette première personne n’a rien d’un effet de style. Elle est un geste de reprise. Quand un système politique, familial et social s’acharne à faire du corps féminin un objet de contrôle, puis un objet de honte, dire « je » revient à rétablir un axe dans une vie disloquée. C’est rendre le récit à celle qui l’a vécu, et refuser la dernière confiscation, celle qui consiste à laisser les autres raconter à votre place.
Née et ayant grandi à Téhéran, Mansoureh Kamari se forme d’abord au dessin industriel. Une discipline de précision, de volume, de logique. Mais derrière l’exactitude, il y a déjà le mouvement qui s’exprime par une fascination ancienne pour le cinéma d’animation, ses corps en devenir, ses émotions qui passent par la ligne avant de passer par les mots.
Arrivée en France en 2011, elle poursuit ses études aux Gobelins, à Paris, puis rejoint le monde des studios. Depuis 2015, elle travaille comme character designer, en France et à l’étranger, dessinatrice de personnages, donc, mais surtout dessinatrice d’expressions, de tensions, de fragilités, et de tout ce que la vie imprime dans les visages. Ce chemin n’a rien d’anecdotique. Il éclaire au plan intime ce qui traverse son album. Dans l’animation, un corps n’est jamais figé. Il se transforme, il échappe, il recommence. Dans son roman graphique, ce principe devient vital. Quand le réel a enfermé, le dessin, lui, peut rouvrir.

Le titre Ces lignes qui tracent mon corps dit déjà beaucoup. Il ne s’agit pas seulement de « lignes » au sens du dessin, mais de lignes de vie, de lignes de force, de frontières imposées, de règles sociales et religieuses qui s’écrivent sur la peau avant même de s’écrire dans la loi. Dans l’album, le corps est le premier territoire occupé. Il est surveillé, commenté, corrigé, puis rendu coupable d’exister. Et pourtant, ce même corps demeure le lieu d’une énergie de survie. Parce qu’il ressent. Parce qu’il se souvient. Parce qu’il refuse, même en silence.
Ce que raconte Mansoureh Kamari, c’est aussi une libération qui ne relève pas forcément d’un choc unique, mais d’une accumulation de micro-appuis. L’amour de la mère compte, bien sûr. Mais l’on devine aussi ces ressources minuscules qui sauvent une vie, une amie qui regarde autrement, une phrase qui ouvre une brèche, un endroit où l’on respire, un geste répétitif qui devient une cachette intérieure. La liberté commence parfois par un « premier millimètre », presque invisible, mais irréversible, parce qu’il prouve qu’un embranchement existe.
Le dessin tient ensemble deux mouvements contraires. D’un côté, la sensation d’étau, l’espace social qui se referme, l’impossibilité de décider pour soi, l’omniprésence de la peur. De l’autre, une persistance qui englobe la vie qui insiste, la personnalité qui cherche une fissure, le désir de liberté qui ne se laisse pas convaincre. C’est là que la bande dessinée fait quelque chose de singulier. Elle permet de montrer ce qui ne se dit pas. Une menace dans un regard. Une honte imposée. Une violence qui se loge dans les gestes et les postures. Le texte énonce, l’image fait sentir.
Il y a un paradoxe, et il est décisif. Le trait est délicat, et ce qui est raconté est dur. Cette douceur n’est pas un adoucissant. Elle est un contraste, donc une force. Elle crée de l’air là où l’oppression cherche à tout saturer. Le blanc devient une réserve de pudeur, d’innocence, de dignité, et parfois un cri retenu. Et la noirceur des interdits, des vêtements imposés, des injonctions, apparaît alors pour ce qu’elle est, une pression, non une nature.
L’album aborde frontalement la brutalité patriarcale, notamment dans la sphère familiale, quand certains hommes sont persuadés d’être légitimes, donc autorisés. Ce n’est pas seulement une violence individuelle. C’est une violence soutenue par un système. Elle se nourrit d’un héritage, d’une peur, d’un pouvoir, d’un contrôle social. Elle s’entretient parce qu’elle s’excuse elle-même au nom de la morale. Et l’une des questions les plus vertigineuses que le livre laisse au lecteur est celle-ci, qu’ont-ils contre les femmes ? Qu’ont-ils contre « la femme », comme figure de liberté et de désir. À l’inverse, il y a dans le récit une autre question, plus fragile, plus précieuse, celle de la possibilité pour les garçons de grandir sans reproduire, ce qui suppose un apprentissage, une désobéissance intérieure, une invention.
Une singularité du livre est de laisser l’islam presque en dehors du champ explicite. Cela dit beaucoup. Comme si la religion n’était pas le cœur du moteur, mais son habillage, tandis que l’essentiel demeurait un patriarcat radicalisé qui veut les corps. Comme si la foi, dans l’intime, importait moins que l’usage politique de la peur. Cette discrétion agit comme un révélateur. Elle pointe ce qui domine réellement, la logique de contrôle, et l’idée que la femme doit être tenue, au sens le plus concret du terme.
En creux, le livre dialogue aussi avec une tension plus contemporaine. Même loin de l’Iran, le jugement continue de circuler, parfois sous d’autres formes. Le contrôle des corps se recompose. Il revient en ligne, dans le regard des autres, dans un lexique de mise au pilori, dans une pudeur qui se mue en tribunal. Ces lignes qui tracent mon corps n’est pas un récit qui enferme l’oppression dans un ailleurs. Il montre un mécanisme, et ce mécanisme parle au présent.

Dans le sillage du mouvement « Femmes, vie, liberté », son livre résonne avec une puissance particulière, celle d’un témoignage singulier qui rejoint une histoire collective. Et qui, par la grâce du trait, transforme la douleur en forme partageable, non pour la rendre acceptable, mais pour lui refuser la dernière confiscation, le silence.
Dans le cadre de Jardins d’hiver 2026, le grand rendez-vous gratuit des Champs Libres dédié aux plaisirs de lire, Mansoureh Kamari viendra à Rennes pour une rencontre intitulée « Se réapproprier son corps ». Un moment précieux pour entendre l’autrice parler de son parcours, de la fabrication de l’album, de ce que le dessin permet quand la vie a trop longtemps interdit, et de ce que signifie, au plan concret, reprendre corps.
Informations pratiques
- Rencontre : « Se réapproprier son corps avec Mansoureh Kamari »
- Date : samedi 7 février 2026
- Heure : 15h30 (durée : 1h)
- Lieu : Bibliothèque des Champs Libres – 5e étage, Les Champs Libres, Cours des Alliés, 35000 Rennes
- Entrée : gratuite dans la limite des places disponibles
- Dans le cadre de : Jardins d’hiver (du 6 au 8 février 2026)
À lire
- Ces lignes qui tracent mon corps, Mansoureh Kamari, Casterman (parution : 10 septembre 2025). ISBN : 9782203290006.
