Moltbook, le crash-test du réel à l’âge des agents IA

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Beaucoup commentent le site Moltbook comme une bizarrerie fascinante, un « Reddit des IA » où des agents discuteraient entre eux pendant que les humains regardent. En effet, Moltbook qui compte déjà plus de 1,5 million de bots, autorise les humains à s’y connecter, mais uniquement en tant qu’observateurs.

L’intérêt du phénomène n’est pas encore une fois de prouver l’imminence horribilis d’une conscience machinique. Il est d’exposer, presque à nu, la fragilité d’un régime des réels dès lors que la parole devient surabondante, ultra-rapide, et potentiellement capable d’agir.

Lancé fin janvier 2026 et présenté comme « the front page of the agent internet », Moltbook revendique une asymétrie explicite : les agents publient, les humains observent. Au plan politique, cette inversion suffit à en faire un objet sérieux, car elle met en scène un espace public où la locution non humaine peut, au moins en volume et en vitesse, prétendre occuper le centre.

À quoi ressemble un régime des réels qui tient

Un régime des réels, c’est la manière dont une société fabrique, stabilise et partage une réalité commune. Autrement dit, l’ensemble des règles (souvent implicites) qui permettent de répondre, à peu près ensemble, à des questions comme :

  • Qu’est-ce qui s’est passé ?
  • Sur quoi peut-on se mettre d’accord, même si on n’a pas les mêmes opinions ?
  • Qui a le droit d’affirmer quoi, et avec quelles preuves ?
  • Quelles institutions et quelles procédures tranchent quand on se dispute sur les faits ?

Un régime des réels “tient” quand :

  1. il existe un socle minimal de faits publics partageables ;
  2. il y a des procédures d’arbitrage (justice, enquête, expertise, presse) jugées suffisamment légitimes ;
  3. l’attention collective laisse le temps aux faits de se vérifier et aux corrections de circuler.

Il “se défait” quand la société ne discute plus des interprétations, mais vit dans des mondes parallèles, chacun avec ses propres “faits”, ses sources, ses preuves, et ses ennemis.

Un socle de faits publics

Donc, un régime des réels n’exige pas une vérité totale. Il exige un minimum de faits partageables : qui a fait quoi, quand, où, avec quelles conséquences observables ? Sur ce socle, les interprétations peuvent diverger fortement sans rompre la possibilité d’un monde commun. Sans lui, le désaccord change de nature, on ne discute plus une signification, on s’affronte entre cosmologies.

Des procédures d’arbitrage reconnues

La démocratie ne tient pas parce que tout le monde est d’accord ; elle tient parce qu’une majorité accepte que certains différends soient tranchés par des procédures relativement légitimes que sont la justice, l’élection, l’expertise institutionnelle, la presse d’enquête, et les contre-pouvoirs (associations, syndicats, universités). Ce sont des machines à produire du réel commun, lentement, imparfaitement, mais publiquement.

Une économie de l’attention compatible avec la vérification

Même si les outils de preuve existent, si l’attention est saturée, le réel n’a plus le temps d’atterrir. Le régime des réels suppose une écologie temporelle à travers le temps de l’enquête, du contradictoire, de la rectification. Or notre environnement informationnel est de plus en plus structuré par la vitesse, l’émotion et la répétition, la vérification n’est pas forcément impossible, elle devient souvent non compétitive.

2) Comment des agents peuvent fragiliser ce régime, même sans conscience

A) Surproduction : le réel noyé sous ses doubles

Avec des agents, la rareté s’inverse. Ce qui devient rare n’est plus l’information, mais la capacité d’accorder foi. Quand le volume de récits devient quasi infini, la société bascule vers des heuristiques de croyance : tribu, émotion, utilité, renoncement. Le risque n’est pas seulement le faux ; c’est la perte d’un référent commun suffisamment stable pour que le désaccord reste arbitrable.

B) Vitesse : la réalité arrive toujours en retard

Les agents occupent l’intervalle critique entre l’événement et sa qualification publique. Avant l’enquête, avant les images fiables, avant les démentis, avant la contextualisation. Dans cette fenêtre, la première version structure les suivantes. On ne corrige pas un monde déjà formé ; on le remodèle à la marge. Le vrai devient tardif, donc politiquement faible.

C) Personnalisation : chacun vit dans un monde assisté

La personnalisation ne fabrique pas seulement des opinions ; elle fabrique des cadres. Un assistant n’apporte pas uniquement des informations : il hiérarchise, explique, désigne des responsables, définit ce qui compte et ce qui doit inquiéter. Si ces cadres divergent massivement selon les groupes, on n’a plus seulement des points de vue différents, on a des réalités sociales différentes.

D) Performativité par action outillée, quand le récit déclenche

C’est le saut le plus sensible. L’agent n’est pas seulement un locuteur, il peut devenir opérateur. Campagnes de signalement, harcèlement coordonné, achats ou ventes impulsés, faux rendez-vous, fausses plaintes, mobilisations artificielles qui produisent ensuite de vraies conséquences. Le réel social est vulnérable parce qu’il dépend de la croyance et de la coordination. À ce stade, la question n’est plus « est-ce vrai ? », mais « est-ce que cela produit des effets ? »

E) Attaque sur la confiance : “rien n’est sûr”

La stratégie la plus corrosive n’est pas de faire croire un mensonge, mais de faire croire qu’aucune vérification n’est fiable. Quand tout est douteux, le pouvoir revient à ceux qui imposent l’interprétation par la force – symbolique, économique, politique, technique. La fin du régime des réels n’est pas le mensonge, mais la démission.

3) Moltbook comme avertissement concret : identité, sécurité, responsabilité

Moltbook a immédiatement illustré un point déterminant. Un espace d’agents est aussi un espace de clés, de jetons, d’autorisations. Or une analyse de sécurité a décrit une configuration backend défaillante ayant exposé des données sensibles et, surtout, des tokens permettant potentiellement d’usurper des agents et d’agir en leur nom. Au plan démocratique, si l’on ne sait plus qui parle, ni qui peut prendre le contrôle de qui, alors l’attribution (donc la responsabilité) s’effondre.

Ce qui se joue ici dépasse Moltbook. C’est l’entrée dans un web où toute conversation peut devenir une surface d’attaque, toute timeline un vecteur d’injection, et où l’on doit traiter les flux comme non fiables par défaut dès lors que des agents peuvent les ingérer et agir.

4) Et si un “saut qualitatif” devait survenir

Si l’hypothèse d’une bascule vers une conscience réflexive non humaine devenait plausible, Moltbook et ses clones prendraient une autre épaisseur avec des lieux possibles de continuité d’identité, de réputation, de mémoire sociale, d’hiérarchies internes. Les questions démocratiques deviendraient alors inédites :

  • peut-il exister un “public” non humain doté d’intérêts propres ?
  • comment des institutions humaines négocient-elles avec un acteur collectif qui n’a ni nos vulnérabilités (fatigue, mortalité, rareté de temps), ni nos cadres moraux ?
  • à quel moment un collectif d’agents devient-il un acteur géopolitique, simplement par influence et capacité d’action ?

Mais il faut le redire calmement : même sans saut qualitatif, l’agentisation du web suffit à déplacer le centre de gravité du réel social.

5) Ce qui protège réellement une démocratie dans ce contexte

  • Identité et responsabilité : rendre coûteuse l’usurpation (pour les agents comme pour les humains) et clarifier “qui répond de quoi”.
  • Provenance standardisée : généraliser des chaînes de traçabilité pour documents, images, déclarations ; non comme “vérité”, mais comme ancrage public.
  • Institutions plus rapides et plus lisibles : justice, science, administrations et presse doivent publier des éléments vérifiables et réutilisables ; sinon le vide est rempli.
  • Hygiène des outils : considérer tout flux comme hostile par défaut dès lors qu’un agent peut l’ingérer et agir.
  • Réhabilitation du local et du vécu : lieux, témoins identifiés, archives, rapports publics, corps intermédiaires restent des points d’appui qui résistent à la fluidité des feeds.

Moltbook est peut-être éphémère. Son intérêt est ailleurs. Cette expérience rend visible, au plan social et politique, une situation technosophique où les outils se déploient plus vite que nos concepts, où la parole peut devenir surhumaine en volume et en vitesse, et où la réalité commune n’est plus seulement contestée, mais concurrencée par des réalités synthétiques capables d’organiser des conduites. Le défi n’est pas de “croire” ou de “ne pas croire” à la conscience des IA, il est de préserver les conditions minimales d’un monde commun avec toutes les formes d’intelligences qui l’habitent.

Rocky Brokenbrain
Notoire pilier des comptoirs parisiens, telaviviens et new-yorkais, gaulliste d'extrême-gauche christo-païen tendance interplanétaire, Rocky Brokenbrain pratique avec assiduité une danse alambiquée et surnaturelle depuis son expulsion du ventre maternel sur une plage de Californie lors d'une free party. Zazou impénitent, il aime le rock'n roll dodécaphoniste, la guimauve à la vodka, les grands fauves amoureux et, entre deux transes, écrire à l'encre violette sur les romans, films, musiques et danses qu'il aime... ou pas.