On l’imagine souvent comme un « dessous », une peluche blanche, une toile nerveuse dans l’humus, une discrète dentelle sous les feuilles mortes. Le mycélium, c’est pourtant une puissance d’architecture. Une matière qui n’est pas seulement extraite ou raffinée, mais cultivée. Une matière qui ne sort pas d’un puits, mais d’un réseau vivant de filaments (les hyphes) capables de coloniser, d’assembler, de lier et de transformer.
Depuis une quinzaine d’années, la recherche et l’industrie explorent une idée simple et renversante. Au lieu de fabriquer des mousses, des plastiques ou des pseudo-cuirs à grands renforts d’énergie et de chimie, on peut faire pousser des matériaux en utilisant des résidus agricoles (chanvre, paille, sciure, drêches, textiles en fin de vie) comme substrats. Le mycélium s’y déploie, y tisse une matrice, et forme un composite biosourcé. Ensuite, on stabilise (séchage, chaleur, pression, traitements) pour obtenir un matériau fini.
Au plan scientifique, les « mycelium-based composites » sont étudiés comme une famille de matériaux dont les propriétés dépendent de plusieurs réglages : l’espèce fongique, la nature et la granulométrie du substrat, les conditions de croissance (humidité, température, oxygène), la durée de colonisation, puis la phase de densification (pressage à chaud, moulage, etc.). Les synthèses académiques soulignent quatre atouts : faible énergie de fabrication, valorisation de déchets, densité souvent faible (donc intérêt pour l’isolation), et possibilité d’ajuster les propriétés par le procédé.
Mais elles soulignent aussi les points durs : variabilité des lots, sensibilité à l’eau (selon formulations), résistance mécanique limitée pour des usages structurels, exigences de sécurité incendie dans le bâtiment, et surtout une question qui revient partout : que rajoute-t-on au matériau pour le rendre “vraiment” utilisable (hydrofuge, anti-abrasion, finition esthétique), et que deviennent alors ses promesses de compostabilité ?
Ce qui existe déjà : trois marchés où le mycélium a quitté le laboratoire
1) L’emballage qui remplace le polystyrène
C’est le terrain le plus mûr. Des emballages moulés à base de mycélium peuvent remplacer une partie des mousses de calage pétrochimiques. L’intérêt est immédiat : amortissement, légèreté, forme sur mesure, et fin de vie potentiellement compostable si les additifs restent sobres. Certaines offres industrielles communiquent explicitement comme alternative au polystyrène.
2) L’acoustique et l’aménagement intérieur
Panneaux acoustiques, éléments décoratifs, briques légères : le mycélium est à l’aise là où l’on cherche des matériaux poreux, capables d’absorber et de diffuser. Des fabricants ont mis sur le marché des collections de panneaux acoustiques en mycélium issus de résidus textiles, au croisement du design et de la performance.
3) Les alternatives au cuir (et le grand test du réel)
Le « cuir de mycélium » est devenu une icône : un matériau attendu, désiré, très photogénique. Des entreprises comme MycoWorks ont poussé très loin l’ingénierie de surface et la qualité perçue (main, grain, souplesse), au point d’intéresser des marques de luxe. Mais c’est aussi le domaine où la réalité industrielle rattrape le storytelling : coûts, cadence, durabilité, et exigences de finition peuvent freiner la généralisation. Fin 2025, une partie du secteur des “matières durables” a connu des revers (faillites, pivots, désillusions), rappelant que l’innovation matériau n’est pas seulement une question de prototype, mais de chaîne industrielle complète.
Le mycélium, côté lifestyle : une matière qui a une odeur, une peau, une saison
Il y a quelque chose de très particulier dans le mycélium, il ne donne pas l’impression d’avoir été « fabriqué », mais d’avoir été élevé. Selon les procédés, il peut évoquer une mousse sèche, un liège tendre, un carton dense, une peau mate. Il a souvent une signature olfactive légère, terreuse, proche d’une cave propre ou d’un sous-bois après la pluie. Au plan sensoriel, c’est une matière qui raconte d’où elle vient : le végétal, la fibre, le vivant.
Ce n’est pas un détail. Les matériaux du XXe siècle ont été des matériaux d’effacement : le plastique sans origine, la mousse sans mémoire. Le mycélium, lui, remet une provenance dans l’objet. Il rend visible (ou du moins pensable) ce qu’on a longtemps voulu oublier : la matière a une histoire, et une fin.
2040 : à quoi pourrait ressembler une “civilisation mycélienne”
Si le mycélium s’impose au plan industriel d’ici 2040, ce ne sera probablement pas comme un remplacement total, mais comme un nouvel écosystème de matériaux, avec ses niches, ses hybrides, ses normes et ses usages évidents.
En 2040, on pourrait voir :
- Un emballage standard “poussable” : calages, coins de protection, formes modulaires, produits localement à partir de déchets agricoles régionaux, avec une logistique allégée et une fin de vie plus simple.
- Des intérieurs plus silencieux : panneaux acoustiques en mycélium devenus courants dans les écoles, open spaces, restaurants, bibliothèques, au nom du confort et de la sobriété carbone.
- Une isolation biosourcée plus diversifiée : le mycélium comme liant ou composant d’isolants hybrides, combinant fibres végétales et biofabrication, à condition que les exigences feu/humidité soient maîtrisées au plan normatif.
- Du mobilier et de l’agencement “cultivés” : cloisons légères, éléments décoratifs, structures non porteuses, scénographies éphémères compostables, stands qui ne finissent plus en benne.
- Des “peaux” de mycélium mieux définies : pas un cuir universel, mais des matériaux de surface adaptés à des usages précis (maroquinerie de ville, doublures, accessoires), avec des standards transparents sur les finitions (ce qui est bio-basé, ce qui est enduit, ce qui est recyclable).
- Un funéraire plus sobre : cercueils, urnes ou capitons biodégradables, là où les cadres réglementaires et les pratiques locales le permettent, avec une esthétique redevenue élémentaire.
- La “myco-réparation” des sols : à côté des matériaux, la montée en puissance d’usages environnementaux (support de biodiversité, filtration, restauration de sols) quand les collectivités chercheront des solutions moins extractives.
Le scénario le plus intéressant n’est pas celui du remplacement, mais celui de la relocalisation matérielle. En 2040, le mycélium pourrait être un des moteurs d’une économie où l’on fabrique davantage au plus près des gisements de biomasse (résidus agricoles, textiles, bois), au lieu d’importer des polymères. On ne “délocalise” pas un champ. On l’habite, on le transforme, on le respecte.
Les garde-fous de 2040 : ne pas repeindre le mycélium en plastique
Le risque est simple. Pour rendre le mycélium plus durable, plus lavable, plus vendable, on peut être tenté de le recouvrir de couches qui le rapprochent des matériaux qu’il devait dépasser. L’enjeu des quinze prochaines années, au plan industriel, sera donc la transparence : quelles finitions, quels additifs, quelle réparabilité, quelle fin de vie réelle ?
Si le mycélium a un futur solide, c’est parce qu’il peut devenir un matériau de bon sens : cultivable, ajustable, moins énergivore, souvent localisable. Pas un talisman vert. Une technique. Une culture. Et peut-être, oui, une prophétie calme : celle d’un monde où l’on fabrique moins en brûlant, et davantage en faisant pousser.
