De la “Renaissance” grandiose au scénario le plus robuste, c’est pour finir un opérateur local qui reprendrait la main sur le Palais du Commerce de Rennes place de la République.
Le Palais du Commerce, place de la République, n’est pas seulement un beau morceau de pierre. C’est une promesse de ville. Un bâtiment-aimant posé sur l’un des carrefours les plus sensibles de Rennes. Et donc un symbole parfait pour raconter une époque, celle où l’on annonce très haut, où l’on maquette très grand, puis où l’on finit par revenir à ce qui tient vraiment quand le réel s’invite au plan patrimonial, financier, politique, logistique.
Depuis 2018, l’histoire de sa reconversion ressemble à une longue contraction. Au départ, un récit XXL, des signatures internationales, des “locomotives”, des mots qui brillent. Six ans plus tard… une issue beaucoup plus resserrée, presque classique, autour d’un hôtel porté par un groupe rennais déjà bien installé. On peut y voir une baisse d’ambition. On peut aussi y lire une forme de décantation. A la fin, le projet plausible n’est pas celui qui promet tout, mais celui qui sait exploiter et financer.
Acte I (2018-2019) : le temps des superlatifs
En février 2018, Poste Immo (propriétaire) et la Ville lancent un appel à projets. Le verdict tombe début février 2019, le groupement Frey, associé à MVRDV et Bernard Desmoulin, est retenu pour un projet baptisé “Renaissance”. L’affichage est puissant qui consiste à “ouvrir” le Palais sur la ville, mettre en réseau les espaces publics, redonner du souffle au centre et bâtir une nouvelle polarité au cœur du cœur.
Dans la version 2019, le programme ressemble à une liste de symboles : enseignes “locomotives” annoncées (Décathlon, Lego Store), hôtellerie (Aloft by Marriott), et même l’arrivée de Thierry Marx pour un centre de formation et un restaurant. Le tout pour un chantier estimé à 80 millions d’euros, étalé sur plusieurs années. C’est la phase où l’on vend un futur comme on vend une métropole par intensité, par empilement, par effet de vitrine.
Dans le même moment, un autre projet finaliste (celui de la Compagnie de Phalsbourg, non retenu) fait parler de lui en jouant une carte culturelle spectaculaire jusqu’à évoquer une antenne du Palais de Tokyo ! Même retoquée, l’idée dit l’atmosphère, on ne cherche pas seulement une reconversion, on cherche un récit, un signe, un “Rennes peut le faire”.
Acte II (2020-2021) : la ville réelle résiste, la copie se “consensualise”
Un tel dossier, à cet endroit, ne peut pas être un simple chantier. C’est un test de compatibilité entre le désir de transformation et la géométrie de la ville. Hyper-centre, flux, patrimoine, acceptabilité, contraintes techniques, cohabitation avec les usages existants. Très vite, la partie la plus exposée devient la plus fragile, l’extension contemporaine prévue côté Est.
En 2021, le mot qui compte n’est plus “renaissance” mais …“consensus”. Le projet est revu ; l’extension côté Est est abandonnée. Ce n’est pas un détail, mais la première amputation visible. À partir de là, le dossier cesse d’être un geste, et devient un compromis. On ne gagne plus par addition, on avance par soustraction.
Acte III (2022-2024) : le temps long, l’impatience, puis le flou
Ensuite, comme souvent, la grande histoire se dissout dans le calendrier. L’horizon annoncé glisse. Les dates se dérobent. La transformation devient un feuilleton, puis un point fixe, puis un motif d’interpellation politique : comment un projet présenté comme “structurant” peut-il rester immobile si longtemps au centre de la ville ?
Au plan éditorial, c’est le moment où l’ambition cesse d’être une promesse et devient un soupçon. La Ville a beaucoup annoncé, mais qu’est-ce qui tient encore ? Le Palais du Commerce finit par incarner un paradoxe rennais très contemporain : une capacité à concevoir grand mais une grande difficulté à atterrir vite quand le projet touche au patrimoine, aux flux, au commerce, et donc à tout ce qui rend la moindre décision inflammable.
Acte IV (2025) : le basculement discret, de “projet urbain” à “reprise”
Le 30 juin 2025, un changement de nature est formulé publiquement en conseil municipal. Le dossier entrerait dans une “nouvelle phase” qui dépend désormais d’une proposition d’achat adressée à Poste Immo par un “exploitant devenu investisseur”. La Ville dit accompagner le porteur au plan technique avec l’objectif d’un permis de construire fin 2025 – début 2026.
On sort alors du théâtre des grands programmes. On entre dans la mécanique de l’atterrissage. Un acteur qui exploite, investit, et promet moins, beaucoup moins, mais du solide. C’est aussi un aveu, la reconversion “globale”, telle qu’elle était vendue en 2019, n’a pas trouvé sa trajectoire. Le projet qui reste n’est plus celui qui additionne des symboles, mais celui qui tient économiquement et administrativement.
Acte V (janvier 2026) : l’issue hôtelière locale ou la fin de l’illusion XXL
Un groupe hôtelier et immobilier rennais, déjà bien implanté, serait en passe de reprendre le Palais du Commerce, jusque-là propriété de La Poste. Il s’agirait du groupe Vicartem, acteur discret mais central du paysage hôtelier rennais. Tant que l’annonce officielle (Poste Immo, acquéreur) et le permis ne sont pas publics, la prudence reste de mise. Mais la direction du dossier, elle, est claire, on s’oriente vers un hôtel + annexes commerciales conduit par un opérateur local.
Et voilà le grand écart. D’une consultation où l’on a pu évoquer une antenne du Palais de Tokyo et aligner des “locomotives” commerciales comme autant de preuves de modernité avant-gardiste de Rennes, on aboutit à une solution plus resserrée, plus réaliste, plus… “métier”. L’ambition, ici, ne s’est pas effondrée d’un coup, elle s’est rétractée par touches successives. D’abord on retire l’extension. Ensuite on perd le tempo. Puis on change de logique. Enfin, on finit par confier le tout à celui qui sait faire tourner un hôtel.
La ville des maquettes contre la ville des contraintes
Ce dossier raconte, au fond, une bataille entre deux Ren(n)es. La première est celle des maquettes avec l’urbanisme comme récit, la transformation comme vitrine, le commerce et la culture comme signaux de puissance. La seconde est celle des contraintes avec les patrimoine, flux, acceptabilité, conjoncture, montage financier, et cette vérité simple — au plan économique — qu’un bâtiment n’est pas “réhabilité” par un communiqué, mais par un porteur qui assume le risque.
On peut aussi considérer que l’ambition n’a pas disparu, mais déplacée. Elle n’est plus dans l’idée d’un “phare” qui ferait basculer le quartier République dans une nouvelle ère brillante et grandiose. Elle est dans la capacité à produire enfin quelque chose de faisable, de finançable, d’exploitable. Mais il faut accepter ce que cela implique. Le Palais du Commerce, au lieu de devenir un objet hybride et spectaculaire est susceptible de redevenir ce que les centres-villes savent encore produire quand ils cherchent la stabilité : de l’hôtellerie, de la restauration et un rez-de-chaussée plus ou moins vivant, plus ou moins uniforme, plus ou moins ressemblant à tant d’autres grandes villes.
Si cette reprise hôtelière se confirme, la question décisive ne sera pas seulement “quel hôtel ?”, mais “quel Palais pour la ville ?” Un hôtel peut dynamiser un secteur, mais tout se jouera dans la porosité, l’animation singulière, l’usage public des circulations, la qualité des accès, et la manière dont le projet traitera la place de la République non comme un décor, mais comme un espace vécu. Le Palais du Commerce n’a pas besoin d’un slogan de plus. Il a besoin d’une porte qui s’ouvre et d’un rez-de-chaussée qui respire. Qui respire d’une façon large et originale. Retenons notre souffle…
