Rennes. Le manoir de Baud en attente d’un tiers-lieu ?

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Le manoir de Baud-Chardonnet, seul vestige de l’ancien domaine qui a donné son nom à la plaine de Baud, va bien être sauvé et restauré. Mais il n’accueillera pas le vaste lieu festif initialement annoncé en 2022. La Ville de Rennes et son aménageur Territoires ont changé de méthode : ils remettent d’abord le bâtiment d’aplomb, puis ils chercheront un nouvel opérateur par appel à manifestation d’intérêt.

Un bâtiment remarquable au cœur de la ZAC Baud-Chardonnet

Le manoir de Baud, dit aussi de Boon ou de Born, est attesté en 1208, date à laquelle il relève de l’abbaye Saint-Melaine. On en trouve ensuite mention dans le compte des Miseurs de 1463 où il appartient aux Bouexel. Dans les registres de réformation de noblesse, il est au de Margat en 1513, aux Godet en 1576, puis aux Bidé, qui le vendent en 1632 aux Dyais, sieurs de la Mendaye. Il passe ensuite, par alliance, aux Martin, seigneurs des Hurlières, qui le possèdent en 1663. Jacquemine de Révol, dame de Beauregard, le vend aux Nicou en 1716. En 1755, il est aux demoiselles Butier de la Chesnays, puis aux Raguenel, seigneurs de la Noé-Ferrière, en 1778, date de construction de la chapelle, aujourd’hui détruite, qui s’élevait au sud-est du nouveau logis. Les matrices du cadastre de 1844 indiquent qu’il appartient alors à Mathurin de Raguenel, qui possède les parcelles N 128 à 138, à savoir la maison de retenue (135) et son jardin (132), une chapelle (133) et son jardin (134), enfin une forge (131) et un vivier (130). À l’ouest se situe la ferme (137) et son jardin (138). En 1906, la demeure est achetée par Élie Jacquart à M. Clément, qui la possède en 1891. Le plan de 1948 y mentionne un Centre de formation accélérée. Le manoir a longtemps été intégré à un parc d’activités avant son rachat par Territoires en 2018. Dans le Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi), il est répertorié trois étoiles au titre du patrimoine bâti d’intérêt local. Autrement dit, on ne peut pas le laisser dépérir au milieu d’un quartier neuf. Son intérêt patrimonial justifie une réhabilitation, d’autant que l’ensemble de Baud-Chardonnet est en train de prendre forme avec logements, commerces, équipements et, à terme, le dépôt de bus de la plaine de Baud sur les terrains voisins.

2022 : l’annonce d’un grand lieu festif, Born to be dead…

Au printemps 2022, la municipalité valide un programme ambitieux porté par Roman Le Furaut et Jean-Louis Serre, déjà à la tête de plusieurs établissements rennais. L’idée se déployait alors en deux volets complémentaires.

  • Réhabiliter le manoir afin d’y installer un restaurant-bar complété par une salle de concerts et de spectacles, qui pouvait accueillir environ 400 personnes deux soirs par semaine.
  • Construire à l’ouest un bâtiment neuf pour une brasserie artisanale, qui devait approvisionner le lieu.

L’ensemble, d’une surface d’environ 3 500 m², devait devenir un nouveau pôle culturel et convivial sur la rive est, qui serait à l’abri des platanes conservés et relié au parc de Baud par un cheminement paysager. À l’époque, le calendrier parlait de travaux de la brasserie en 2024, puis d’une réhabilitation du manoir en 2025-2026.

Un projet trop lourd, finalement abandonné

Entre 2023 et 2024, le projet patine. Les coûts de construction montent, la réhabilitation d’un site ancien se révèle plus complexe qu’anticipé, tandis que les exigences publiques en matière d’usage et le contexte économique rendent plus risqué un équipement festif de moyenne capacité. Les porteurs finissent par jeter l’éponge. La Ville et Territoires confirment alors que le projet « Born » ne se fera pas en l’état.

Ce retrait ne remet pas en cause la volonté de restaurer le manoir. Il oblige toutefois à revoir l’outil, puisqu’il s’agit désormais d’imaginer un programme plus ramassé, mieux proportionné au quartier, qui soit plus soutenable au plan économique et plus compatible avec le voisinage.

Automne 2025 : lancement de la réhabilitation

Pour ne pas perdre de temps, la collectivité a engagé dès septembre 2025 une première séquence de travaux, qui se poursuit jusqu’en novembre, et qui consiste en un vaste chantier de curage et de consolidation. Fortement détérioré par une longue période d’inoccupation, le manoir est ainsi stabilisé, tandis que la Ville et Territoires reprennent la main sur la qualité architecturale attendue avant d’ouvrir la porte à de futurs occupants.

Cette remise d’aplomb n’est pas qu’une opération de sécurité. Elle vise aussi à préserver ce qui fait la singularité du bâtiment, dont l’architecture de style anglo-normand se reconnaît à ses faux pans de bois décoratifs, à sa coursive extérieure en bois ouvragé et à ses frises de carreaux peints, lesquelles habillent les façades entre le rez-de-chaussée et le premier étage, ainsi que sous la toiture, et qui doivent être conservées au moment de la réhabilitation.

Ce phasage présente deux avantages.

  • L’opérateur futur n’aura pas à assumer seul le coût de sauvegarde d’un bâtiment ancien.
  • La Ville garde la main sur le niveau de qualité architecturale attendu.

Un appel à manifestation d’intérêt annoncé

Une fois la réhabilitation suffisamment avancée, le manoir sera proposé via un appel à manifestation d’intérêt (AMI). Ce dispositif permet d’ouvrir la porte à plusieurs profils, qu’il s’agisse d’un restaurateur, d’un opérateur culturel ou d’un projet hybride, d’un acteur de l’économie sociale et solidaire, voire d’un groupement qui mêlerait programmation culturelle et restauration. L’idée n’est plus de négocier directement avec un seul porteur, mais de comparer des propositions et de retenir celle qui répond le mieux aux objectifs publics.

Dans la presse locale, il est aussi question d’un appel à projet envisagé à l’horizon septembre 2026, ce qui donne un repère de calendrier aux candidats comme aux habitants, même si la date exacte dépendra de l’avancement réel des travaux.

Quels seront ces objectifs ? Les éléments qui reviennent dans les communications publiques laissent penser qu’ils s’articuleront autour de quatre lignes directrices.

  • Animer le quartier Baud-Chardonnet à l’année, et pas seulement en soirée.
  • Ouvrir plus largement le lieu aux habitants, en misant sur la convivialité, la restauration et des événements de proximité, plutôt que sur un modèle très orienté concerts.
  • Mettre en valeur le patrimoine bâti restauré.
  • Reposer sur un modèle économique réaliste.

Vers un lieu plus de quartier que métropolitain

On s’éloigne donc du premier scénario, qui voulait faire du manoir un « nouveau gros lieu festif » à Rennes. Le contexte d’aménagement joue, puisque Baud-Chardonnet devient un quartier de vie, avec des habitants, des familles, des cheminements vers le parc et la Vilaine. Dans cet environnement, un équipement convivial, culturellement actif mais moins bruyant et moins coûteux qu’une salle de 400 places ouverte tard dans la nuit semble mieux adapté.

On peut imaginer, sans préjuger de l’AMI, un lieu qui combine restauration, café culturel, petites formes artistiques, rencontres, et éventuellement une programmation musicale à jauge réduite, dont les horaires seraient maîtrisés. La forme exacte dépendra des candidats, ainsi que des arbitrages de la Ville et de Territoires.

L’AMI étant ouvert par principe, rien n’empêche qu’un collectif, une association déjà implantée à Rennes ou un opérateur de l’économie sociale et solidaire se positionne avec un projet de tiers-lieu. Trois conditions devront toutefois être clairement posées pour convaincre Territoires. La première concerne la compatibilité avec le voisinage, ce qui implique des usages plutôt en journée ou en début de soirée, ainsi que des formats peu bruyants, là où le projet Born pêchait par son caractère très événementiel. La deuxième suppose un modèle économique lisible, qui peut mêler café, petite restauration, ateliers payants et privatisations ponctuelles, lesquelles seraient complétées au besoin par des subventions, afin d’éviter un lieu sympathique mais déficitaire au bout de quelques mois. La troisième tient à une valeur d’intérêt général tangible, puisque le bâtiment aura été restauré sur fonds publics, ce qui suppose qu’il rende un service au quartier, aux acteurs culturels, à l’ESS ou aux jeunes structures créatives. Dans ce cadre, le tiers-lieu apparaît comme une hypothèse crédible, puisqu’il privilégie un lieu sobre et de proximité, qui mêle culture, café et fabrication légère ou coworking, plutôt qu’une grande friche nocturne.

Un maillon de la transformation de la plaine de Baud

Le devenir du manoir ne doit pas être lu isolément. Territoires recompose tout le secteur, puisque des terrains ont été libérés de l’ancien parc d’activités, tandis qu’une emprise est prévue pour le dépôt de bus et que de nouveaux immeubles sortent de terre, avec l’arrivée progressive d’équipements. Dans cet ensemble, le manoir restauré doit faire office de repère patrimonial et de lieu de sociabilité. Il rappellera l’ancienneté d’un site dont il ne subsiste plus que cette bâtisse, dont les faux pans de bois ont été repris au début du XXe siècle.

Manoir de Baud, Rennes
Manoir de Baud, 65 rue Chardonnet, Rennes (crédit : Franck Hamon)

À retenir

  • Le manoir est en cours de réhabilitation depuis septembre 2025, avec une phase 1 de curage et de consolidation qui se poursuit jusqu’en novembre, puis une phase 2 annoncée dès 2026, qui visera la mise hors d’eau et hors d’air, notamment par la rénovation de la toiture et des façades.
  • Un appel à manifestation d’intérêt (AMI) désignera le futur occupant, avec l’idée de comparer plusieurs propositions plutôt que de négocier avec un seul porteur.
  • Le futur programme devrait être plus léger, plus « de quartier », et articulé à l’aménagement global de Baud-Chardonnet.

Adresse : Manoir de Baud, 65 rue Chardonnet, 35000 Rennes.