Rennes, action au Leclerc : derrière le « non au Mercosur », une agriculture au bord de la rupture

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manif agriculteur rennes

Vendredi 9 janvier 2026, la Coordination rurale a annoncé une action au centre Leclerc de Cleunay, à Rennes, afin de dénoncer l’accord UE-Mercosur et, plus largement, ce que les agriculteurs décrivent comme une concurrence devenue « impossible » : prix tirés vers le bas, normes jugées asymétriques, charges élevées et visibilité économique quasi nulle. Le choix d’un hypermarché n’est pas anodin, la grande distribution concentre, dans l’imaginaire agricole, la question centrale du partage de la valeur.

Cette séquence rennaise s’inscrit dans un mouvement plus large. Depuis quelques semaines, des mobilisations se multiplient dans plusieurs départements. Jeudi 8 janvier, des agriculteurs (notamment de la Coordination rurale) ont même fait entrer des tracteurs dans Paris et bloqué des axes et lieux symboliques, à la veille d’un vote européen attendu vendredi sur le dossier Mercosur.

Pourquoi le Mercosur met le feu aux poudres

L’accord UE-Mercosur (Argentine, Brésil, Uruguay, Paraguay) revient cycliquement comme un « point de bascule » pour une partie du monde agricole. Les organisations mobilisées y voient le risque d’une mise en concurrence frontale avec des productions importées (viande bovine, volaille, sucre, etc.) perçues comme moins chères et issues de systèmes de production ne répondant pas toujours au même niveau d’exigence sanitaire, sociale et environnementale que celui demandé aux producteurs français.

Dans ce cadre, les actions dans ou devant les enseignes (Leclerc, entrepôts logistiques, rayons « origine », opérations d’étiquetage) ont une logique qui est faire apparaître au grand public ce que les syndicats résument ainsi — on ne peut pas exiger toujours plus aux producteurs et, en même temps, ouvrir plus largement le marché à des produits qui ne supporteraient pas les mêmes contraintes.

Une colère qui n’est pas seulement « commerciale », mais existentielle

Ce qui remonte, au fil des mobilisations, c’est moins une revendication unique qu’un sentiment d’étau :

  • Des revenus très disparates selon les filières, des années « bonnes » qui ne compensent pas toujours les années de pertes, et une trésorerie fragilisée par l’endettement et la volatilité des prix.
  • Des coûts de production (énergie, engrais, alimentation animale, mise aux normes) ressentis comme structurellement élevés, avec des dispositifs européens (carbone, frontières, contrôles) jugés parfois illisibles au plan concret.
  • Des aléas climatiques qui, d’une année à l’autre, peuvent inverser totalement les perspectives.
  • Des crises sanitaires et des politiques de gestion contestées (les débats récents autour de la dermatose nodulaire contagieuse ont nourri la tension nationale).

Autrement dit, au-delà du Mercosur, la crise est plus profonde, car elle touche à la capacité vacillante de se projeter, transmettre une exploitation, embaucher, investir.

Des chiffres qui disent l’amélioration… et le malaise

À l’échelle macroéconomique, les comptes peuvent raconter une histoire plutôt favorable, sans que cela se traduise automatiquement dans les fermes. Selon l’Insee, la production agricole augmenterait en 2025 en valeur (euros courants), portée par un rebond des récoltes et des prix des productions animales, avec une valeur de production hors subventions estimée à 92,4 milliards d’euros. Mais cette vue d’ensemble n’efface pas la réalité des écarts par filière, ni la question du « reste à vivre » après charges.

De son côté, l’appareil statistique agricole montre un reflux des résultats en 2024. Agreste souligne notamment que l’EBE moyen par ETP non salarié revient à des niveaux comparables à la période 2017-2020, après deux années plus favorables. Cette volatilité nourrit une conclusion simple au plan paysan : on ne bâtit pas une vie (ni une transmission) sur des montagnes russes.

Enfin, l’Insee rappelle que les exploitants agricoles ont un niveau de vie moyen proche de l’ensemble de la population, mais avec une dispersion plus forte et une exposition plus fréquente à la pauvreté dans certaines configurations (notamment dans l’élevage et le maraîchage). Autrement dit, même quand « le secteur » semble tenir, des pans entiers de la profession demeurent fragiles.

Pourquoi Cleunay, pourquoi Leclerc

À Rennes, l’action annoncée à Cleunay vise un lieu très concret de la chaîne alimentaire. L’endroit où, chaque jour, se jouent l’origine, le prix et la mise en concurrence sur un même linéaire. Pour les agriculteurs mobilisés, la grande distribution cristallise deux griefs. D’une part, le sentiment que le prix final ne rémunère pas le travail ; d’autre part, l’idée que la « transparence » (origines, normes, coûts réels) reste insuffisante.

Sur le terrain, ce type d’opération peut prendre des formes variables (filtrage des entrées, présence de tracteurs, distribution de tracts, opérations symboliques dans les rayons). L’objectif est rarement d’« arrêter la ville » pour arrêter la ville, il s’agit de rendre visible un rapport de force jugé invisible le reste du temps.

La journée du 9 janvier concentre plusieurs enjeux. Au plan européen, le calendrier Mercosur continue de tendre les esprits ; au plan national, le gouvernement a promis des annonces rapides afin de répondre à la colère agricole et a déjà mis en avant un durcissement des contrôles de certaines importations afin de garantir le respect de standards sanitaires et phytosanitaires.

Reste une question, la plus difficile, au-delà des mesures d’urgence, quel modèle économique la France (et l’Europe) veut-elle réellement pour son agriculture ? Tant que cette réponse demeure floue, les actions « vitrine » comme celle de Cleunay risquent de se répéter — parce que, pour beaucoup d’exploitants, la tension n’est plus seulement sociale, elle touche à la dignité du métier et à sa survie.