Rennes, place Sainte-Anne, les bouquinistes se retrouvent au cœur de la bataille politique extrémiste

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Samedi 31 janvier 2026, la place Sainte-Anne de Rennes a de nouveau basculé du symbole de convivialité à celui de tension politique. Après les fermetures administratives du Ty Anna et du Petit Bar, ce sont cette fois les bouquinistes qui se retrouvent au centre de l’actualité. L’un d’eux a été violemment pris à partie en marge d’une contre-manifestation d’extrême gauche antifa.

Ceux qui brûlent des livres finissent tôt ou tard par brûler des hommes. Heinrich Heine

Ce samedi-là, deux mobilisations étaient annoncées à Rennes. D’un côté, le syndicat de police Alliance appelait à un rassemblement devant la préfecture pour alerter sur les conditions d’exercice du métier de policier. De l’autre, une contre-manifestation d’extrême gauche, organisée à l’appel de l’« assemblée générale Antifa », se donnait rendez-vous place Sainte-Anne, à quelques centaines de mètres de là.

Selon les chiffres, environ 150 manifestants se réunissent sur la place en fin de matinée. Une banderole, déployée devant le Ty Anna fermé, appelle à « l’autodéfense populaire face à la mafia policière ». La place est quadrillée par les forces de l’ordre qui filtrent les accès et surveillent les abords des terrasses et des stands.

Un bouquiniste désigné comme « indésirable »

C’est autour de midi que la situation dérape. Un bouquiniste, installé de longue date près de la bouche de métro, est désigné à haute voix par plusieurs manifestants comme étant « d’extrême droite ».

Très vite, le ton monte. Des militants masqués s’approchent de son stand. Des livres sont arrachés, jetés à terre, l’étal est renversé. Le vendeur est bousculé, ses lunettes cassées, tandis qu’une bouquiniste voisine reçoit une chaise projetée et est blessée à la tête. Elle est prise en charge par les secours. L’homme visé affirme, dans un autre média, assumer son soutien au Rassemblement national et parle d’un climat d’intimidation qui, selon lui, dure déjà depuis plusieurs mois.

Pris de panique, le bouquiniste utilise alors une bombe lacrymogène pour se dégager. Plusieurs personnes alentour, dont un journaliste, sont incommodées. Les CRS interviennent aussitôt pour repousser les agresseurs, sécuriser la zone et disperser la partie la plus agressive du cortège vers la place des Lices. Au moins une personne est interpellée.

Livres d’occasion, échanges avec les habitants, touristes curieux, ces vendeurs ambulants sont un trait d’union discret entre commerce de proximité et vie intellectuelle. Alors que les bouquinistes de Sainte-Anne contribuent à la vie culturelle du quartier, les événements du 31 janvier viennent brutalement fissurer cette image. D’un côté, des militants revendiquent une lutte « antifasciste » et considèrent qu’un vendeur se réclamant d’une formation politique qu’ils exècrent n’a « pas sa place ici ». De l’autre, des bouquinistes qui avaient jusqu’ici vocation à faire vivre le livre dans l’espace public se retrouvent en première ligne d’une violence idéologique qui les dépasse.

Violence politique et liberté d’expression dans l’espace public

Au-delà des appartenances partisanes, l’épisode de la place Sainte-Anne renvoie à une question très simple qui traverse toute démocratie libérale : peut-on attaquer physiquement quelqu’un en raison des idées qu’on lui prête ou des livres qu’il vend sur la voie publique ? La réponse devrait être limpide : non. Non. De la même manière que personne n’a le droit d’agresser un bouquiniste qui vend des ouvrages de Lénine, personne n’a le droit d’agresser un bouquiniste parce qu’il vend des livres qui défendent les positions de Jordan Bardella.

Le pluralisme ne consiste pas à relativiser les idéologies ou à gommer leur histoire, mais à accepter que des courants que l’on combat, parfois avec vigueur, existent dans l’espace public et puissent être affrontés par la critique, l’argumentation, le vote, et non par la force. S’il est patent que les grandes familles politiques issues du fascisme et du communisme portent de concert une responsabilité écrasante dans les catastrophes du XXe siècle, cela n’autorise pas à réclamer l’interdiction de partis légaux qui s’en revendiquent plus ou moins explicitement (PC, LFI, RN). La ligne de partage, dans un État de droit, passe par la loi pénale et par la lutte démocratique, jamais par la mise à sac d’un stand de livres.

Ce qui s’est joué place Sainte-Anne dépasse donc la seule figure d’un bouquiniste « controversé » ou d’un cortège « radical ». C’est la capacité collective à supporter la présence visible de points de vue que l’on juge parfois inacceptables sans basculer dans la violence physique qui est mise à l’épreuve. À Rennes, cela fait plusieurs années que ce garde-fou collectif est régulièrement transgressé.

Quand les extrêmes se retrouvent autour de la matraque et du feu

Dans l’histoire européenne du XXe siècle, les stands de livres renversés, les librairies cailloutées, les autodafés de livres portent trois signatures de triste mémoire : chemises noires mussoliniennes, chemises brunes hitlériennes, commissaires politiques communistes… Autant de régimes qui, par des voies différentes, ont eu en commun de vouloir faire taire les textes qui contredisaient leur vision du monde. Le geste est toujours le même : on ne discute pas, on ne réfute pas, on détruit.

Dans la Russie bolchévique, Kroupskaïa Lénine, épouse de Vladimir Ilitch, alors qu’elle était responsable du commissariat à l’Instruction publique, a fait brûler des milliers de livres jugés déviants, notamment tous les ouvrages de Kant et de Descartes. Quelques années plus tard, sous l’Allemagne nazie, les autodafés anti-juifs et communistes furent orchestrés par Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande du IIIe Reich.

C’est ce fil historique qui vient à l’esprit quand des militants, quels qu’ils soient, s’en prennent à un stand de livres. À ce moment-là, ils ne ressemblent plus tant à des défenseurs autoproclamés de la justice qu’à ces extrêmes d’hier, convaincus que la colère justifie tout. Le paradoxe est cruel qui est de se croire antifasciste tout en reprenant, dans les faits, l’un des gestes les plus emblématiques des totalitaristes.

Comme une certaine extrême-gauche, quand une certaine extrême droite frappe un libraire de gauche radicale ou un bouquiniste jugé trop islamiste, elle s’inscrit dans la même logique d’éradication symbolique de l’adversaire. Dans les deux cas, ce qui prime n’est plus la lecture, la discussion ou la controverse, mais la satisfaction immédiate d’une colère violente qui prend les livres et ceux qui les vendent pour cibles.

Au bout du compte, le point commun de ces attitudes n’est pas un programme politique précis, mais un rapport pathologique au désaccord. Ainsi, l’autre n’est plus un adversaire à convaincre, il devient un ennemi à faire taire. Violemment. Désespérément. C’est ce glissement, de la dispute démocratique vers la destruction, qui devrait alerter tous ceux – simples citoyens, élus, équipe municipale ou direction universitaire – qui se réclament encore, à droite comme à gauche, d’une culture politique fondée sur les mots, le dialogue, le compromis, plutôt que sur les coups.

You don’t have to burn books to destroy a culture. Just get people to stop reading them. (Ray Bradbury)

Nicolas Roberti
Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.