La Série Madeleine Résistante est un incontournable de la bd

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Madeleine resistante

Bertail et Morvan, en racontant la guerre d’une jeune résistante, Madeleine Riffaud, ont intégré le clan des BD incontournables. Quatre tomes pour dire l’existence d’une femme hors normes.

Ce dernier combat, elle ne l’a pas gagné, on ne gagne pas contre la mort, mais on imagine qu’à sa manière elle remporta quand même son dernier défi : atteindre les cent ans. Née le 23 août 2024, elle décéda le 6 novembre 2024, deux mois après son anniversaire. Comme un symbole d’une existence de combat, Madeleine Riffaud s’éteignait chez elle après avoir risqué sa vie de multiples fois. Une partie de cette existence tumultueuse, des milliers de lecteurs la connaissent désormais depuis la parution du tome 1 de « Madeleine résistante » en 2021. Le prolifique scénariste Jean-David Morvan découvre Madeleine lors de la diffusion à la télévision d’un documentaire intitulé Résistantes. Subjugué par son intervention, il la contacte, se fait engueuler au téléphone (ce n’est pas la dernière fois) et après des hésitations de la vieille dame qui ne voit dans la BD qu’une littérature pour gamins, cette dernière finit par accepter. Une décision qui va modifier profondément la vie des deux protagonistes qui vont se retrouver chez elle, une ou deux fois par semaine pendant plusieurs années. Commencent alors des centaines d’heures d’entretien enregistrées, concrétisées par quatre albums illustrés par Dominique Bertail, une quadrilogie qui vient de s’achever.

Depuis 1994 et l’injonction de Raymond Aubrac, « Dis donc tu vas enfin l’ouvrir ta gueule, oui ? Ça fait 50 ans maintenant », Madeleine, Rainer dans la Résistance, a vaincu son amnésie post traumatique et témoigne dans les écoles notamment pour éviter le retour de la peste brune. La Bd lui offre la possibilité de s’adresser à un public plus large et nombreux. On aimerait les écouter ces enregistrements, à la fois pour leur valeur historique, et pour entendre la petite musique d’une parole que l’on devine forte, originale et émouvante. « Madeleine Riffaud est une conteuse née, capable de rejouer tous les personnages, elle est passionnante à écouter. Dominique Bertail dit qu’elle est comme Shéhérazade » (*). C’est vrai qu’elle est une femme étonnante, volontaire, exigeante, intransigeante, un caractère exceptionnel manifesté dès son enfance, où comme un signe prémonitoire, elle échappe par miracle (un appel à diner de sa mère) à l’explosion d’un obus de la première guerre mondiale qui tua trois de ses camarades.

Forte tête, un « coup de pied au cul » d’un officier nazi sur le quai de la gare d’Amiens à l’âge de 17 ans, apparaît comme le détonateur d’une indignation et d’une révolte intérieure innées. Se développe alors le récit d’une jeune fille tuberculeuse, sans cesse scandalisée, qui va avoir un seul objectif : entrer dans un réseau de Résistance. Après un séjour dans un sanatorium de montagne, guérie partiellement, elle monte à Paris et entame une vie de clandestinité racontée minutieusement par la co-scénariste, satisfaite de dévoiler des méthodes jamais révélées. Au mode précis de fonctionnement interne des réseaux, s’ajoute surtout la narration d’une communauté humaine exceptionnelle. Les portraits des complices, dont beaucoup jusqu’au dernier jour, périrent, sont inoubliables. Amour, amitié, courage, faiblesse, c’est un éventail des émotions et des sentiments humains qui sont déclinés, poussés au paroxysme par des situations exceptionnelles. Madeleine ne mâche pas ses mots et ses sentiments. Féroces pour certains, ils sont le plus souvent emplis d’amour et d’empathie. On le devine, elle est faite d’un seul bloc, sans nuances et cette entièreté, après la mort d’un camarade de réseau, la conduira à assassiner de manière la plus logique pour elle, un officier allemand. Pas de regret pour cet acte, le combat étant un combat pour le Bien. Un rapport à l’ennemi qui se veut inflexible et déshumanisé, mais finalement plus complexe que Madeleine ne veut bien l’admettre. Là, dans cette zone grise, est un des intérêts majeurs du récit : le bien fondé d’une cause justifie t’elle tous les moyens ? L’inflexibilité apparente de Madeleine, on la retrouve notamment dans le troisième opus, le plus lourd, celui qui montre les tortures que subit la Résistante après son arrestation.

madeleine résistante tome 3
Pages extraites du tome 3

Les dessins de Bertail accompagnent de manière exceptionnelle le récit. Identifiables immédiatement, beaucoup sont déjà devenus iconiques. Un trait précis, des décors minutieusement reconstitués où l’oeil part à la recherche de détails d’époque, une simplicité apparente et un camaïeu de bleu, reconstituent la dureté des événements sans en rajouter par des couleurs trop présentes.

Prévus initialement en trois tomes, cette quadrilogie s’achève avec la Libération de Paris. Elle laisse entrevoir un retour à la vie et suggère l’importance essentielle que va tenir dans cet après-guerre, Paul Eluard, qui apprécie les poésies de la jeune femme, remparts ultimes contre la souffrance et la torture. La vie de Madeleine Riffaud ne va pas pour autant revenir « à la normale ». À la manière de Stéphane Hessel et de son « Indignez vous ! », la poétesse va s’engager de nouveau, comme reporter notamment pendant les guerres coloniales, puis comme aide-soignante. La suite de cette vie étonnante, elle l’a aussi racontée à JD Morvan pour en faire avec son accord, un autre cycle en cours d’écriture. Une seule certitude sur ces futurs albums: on n’y trouvera aucune compromission avec les valeurs humaines fondamentales de fraternité et d’égalité. Celles de Madeleine qui jusqu’à la fin de sa vie n’a jamais abandonné la lutte contre « les fachos ».

Madeleine Résistante de Bertail (dessin), Morvan et Riffaud (scénario). Quatre tomes. Éditions Dupuis. Tomes parus entre 2021 et 2025

(*) Interview de J-D Morvan dans la revue dBd été 2023

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Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.