Tambora n’est pas un « roman sur la maternité » au sens où l’on enferme parfois ce sujet dans une case intime, domestique, supposée réservée. Hélène Laurain en fait au contraire une zone de haute pression, un endroit où le corps, la langue, la médecine, l’époque et l’écologie entrent en collision.
Le titre, emprunté au volcan indonésien dont l’éruption de 1815 a déréglé le climat, fonctionne moins comme un décor que comme une image directrice. Dans ce livre, tout est affaire de secousses, de retombées, de nuages toxiques — et d’une obstination à vivre malgré tout.
Le récit s’organise autour d’une mère et de ses deux filles, comparées à des villes en expansion. La première est déjà là ; la seconde viendra après une fausse couche tardive qui laisse une trace durable, à la fois physique et mentale. Entre ces deux pôles, Tambora épouse la temporalité heurtée de la grossesse et du soin : urgences, examens, hospitalisations, anxiété, retour au foyer, puis nouvelle attente. En parallèle, l’autrice fait entrer dans le texte l’édition de son premier livre, les confinements et une inquiétude environnementale de plus en plus concrète.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la forme — prose nerveuse, fragments, listes, vers libres par moments, adresses aux enfants, bifurcations essayistiques. Hélène Laurain écrit au plus près du contemporain non pas pour faire moderne, mais parce que la matière qu’elle saisit (le corps médicalisé, la charge mentale, la peur climatique, les injonctions) résiste aux lignes droites. Le texte avance par poussées ; il raconte, il pense, il scande, il note. Cette variété n’est pas un exercice de style ; elle mime la réalité même qu’il décrit, faite de phases, d’à-coups, d’épuisements et de reprises.
Tambora refuse l’idéalisation et nomme frontalement ce que l’expérience peut avoir de douloureux, d’invasif, d’humiliant parfois. Le texte montre la manière dont le corps féminin devient, au plan médical, un territoire traversé, évalué, pénétré, commenté. Cette lucidité n’est jamais cynique, elle est politique parce qu’elle est exacte.
Hélène Laurain ne transforme pas l’écologie en argument plaqué, ni la maternité en allégorie de la planète. Elle travaille plutôt une homologie de sensations : le dérèglement dehors répond au dérèglement dedans. L’éruption du Tambora agit comme un rappel historique et comme une métaphore active. Ce qui arrive peut obscurcir le ciel longtemps, perturber les récoltes, modifier la vie ordinaire — et nous laisser, aujourd’hui, face à la même question angoissée. Que signifie donner naissance quand le monde paraît moins habitable ?
C’est un livre rude, mais il n’est pas désespéré. La métaphore des villes-enfants dit aussi l’énergie, la croissance, le bruit, l’élan, et cette part indomptable du vivant. Quand le texte s’autorise la douceur, elle n’annule rien ; elle s’obtient, elle se conquiert, comme une clairière dans un paysage instable.
On peut être bousculé — par la crudité assumée, par la répétition volontaire des gestes médicaux, par la fragmentation qui préfère l’intensité au confort narratif. La seconde partie, plus tournée vers le quotidien après l’hôpital, peut sembler moins « spectaculaire » ; mais elle fait partie du propos. Après la crise, il reste la durée, et la durée est un matériau littéraire difficile. Tambora ne cherche pas à séduire ; il cherche à dire juste, quitte à laisser de côté ceux qui attendent une intrigue plus classique ou une progression plus linéaire.
Tambora s’inscrit dans une veine de récits contemporains où le corps des femmes n’est plus un thème, mais un lieu d’expérience et de pensée. C’est une lecture qui remue, parfois âpre, souvent fulgurante. Hélène Laurain met des mots précis là où tant de discours sociaux édulcorent. Elle assume l’ambivalence (joie, peur, fatigue, amour, culpabilité) et parvient à faire tenir, dans un même mouvement, l’histoire minuscule d’une famille et les secousses d’une époque.
À noter : Tambora a figuré dans la première sélection du Prix Goncourt 2025, a été retenu pour le Goncourt des détenus, et a reçu une mention spéciale au Prix Wepler – Fondation La Poste 2025.
