Tarification solidaire dans les cantines des collèges publics d’Ille-et-Vilaine, ce qui change en 2026

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Derrière l’expression un peu administrative de « tarification solidaire », il y a une idée simple qui est faire en sorte qu’un repas au collège ne soit plus ni un marqueur social ni un frein budgétaire. Il doit rester, pour tous, un accès concret à une alimentation de qualité. En décembre 2025, le Conseil départemental d’Ille-et-Vilaine a posé les bases d’un basculement important. A partir de la rentrée 2026-2027, les tarifs de restauration des collèges publics deviendront uniques à l’échelle du département, modulés selon les ressources des familles, et accompagnés d’un mécanisme de compensation entre établissements. 

Jusqu’ici, un choix historique du Département (depuis le transfert de compétence en 2004) consistait à laisser les conseils d’administration des collèges fixer les tarifs, tout en encadrant leur évolution. Résultat très concret ; d’un collège à l’autre, les familles ne payaient pas forcément le même prix.

Depuis 2019, le Département fixait déjà un tarif annuel spécifique pour les demi-pensionnaires boursiers. Mais l’ambition affichée est désormais plus large qui est étendre l’effort de solidarité aux familles les plus précaires, et organiser une solidarité « entre les familles » et « entre les collèges », afin que l’accès à la cantine ne dépende ni du quartier, ni de la composition sociale d’un établissement.

En toile de fond, il y a aussi une contrainte assumée que sont les objectifs de qualité (notamment ceux issus d’EGAlim et de la loi Climat et résilience pour la restauration collective) demandent des moyens, donc une architecture financière qui tienne dans la durée.

Une réalité souvent méconnue, un repas coûte bien plus que ce que paient les familles

Le rapport départemental met des chiffres sur une évidence qui est que le prix payé au ticket n’est pas le coût réel du repas.

  • En 2024, la restauration des collèges publics représente plus de 3 millions de repas (élèves et adultes).
  • 27 800 demi-pensionnaires sur 32 471 élèves, soit 86 % des collégiens.
  • Le tarif moyen facturé était d’environ 3,29 € par repas.
  • Le tarif boursier était 2,91 €.

Or, toujours pour 2024, le coût réel de production d’un repas est évalué à 8,76 €, ventilé entre personnel, amortissements, denrées, fluides et charges diverses. Avec certaines recettes/compensations (État et mécanismes de reversement), le coût net est ramené autour de 6 €.

Autrement dit, le Département subventionne déjà fortement la restauration, avec un reste à charge annoncé à plus de 9,4 M€ en 2024 (sur 18 M€ de dépenses liées à la restauration côté Département).

Le changement clé, le Département fixera les tarifs (et non plus chaque collège)

À partir de 2026-2027, le Département reprend la main sur la fixation des tarifs en s’appuyant sur les articles du code de l’éducation qui prévoient que les tarifs de restauration des collèges publics sont fixés par la collectivité territoriale en chargeîme : les conseils d’administration des établissements n’auront plus à déterminer les prix. L’objectif n’est pas seulement l’harmonisation, c’est la progressivité, c’est-à-dire un prix qui suit les ressources.

Le tarif individuel reposerait principalement sur le quotient familial (CAF ou MSA), parce qu’il tient compte : des revenus, des prestations, et de la composition du foyer.

Pour les familles ne percevant pas de prestations familiales, un basculement est prévu vers le revenu fiscal de référence.

Le Département propose 12 tranches pour limiter l’effet de seuil et lisser l’effort demandé. Le tarif d’entrée à 0,80 € est pensé comme un prix d’accès : permettre à des familles très modestes d’inscrire leurs enfants à la cantine, et attirer des élèves jusque-là éloignés du service.

Grille (quotient familial → tarif du repas)

  • Tranche 1 : 0–300 → 0,80 €
  • Tranche 2 : 301–400 → 1,10 €
  • Tranche 3 : 401–500 → 1,45 €
  • Tranche 4 : 501–600 → 1,90 €
  • Tranche 5 : 600–750 → 2,40 €
  • Tranche 6 : 751–900 → 3,00 €
  • Tranche 7 : 901–1100 → 3,50 €
  • Tranche 8 : 1101–1350 → 4,10 €
  • Tranche 9 : 1351–1600 → 4,60 €
  • Tranche 10 : 1601–2000 → 5,10 €
  • Tranche 11 : 2001–2500 → 5,65 €
  • Tranche 12 : +2500 → 5,90 €

Point important, le tarif maximal ne pourra pas dépasser 6 €, car le code de l’éducation interdit, même en tarification modulée, de facturer au-delà du coût par usager après subventions. Ici, le Département se cale volontairement sous ce plafond.

  • Demi-pensionnaires : le tarif serait le même quel que soit le forfait choisi (3, 4 ou 5 jours).
  • Internes : création d’un forfait “nuitée” couvrant nuit + petit déjeuner + dépenses non alimentaires, fixé à 3,30 € par nuit (soit 4 nuits/semaine), auquel s’ajoutent les repas (5 midis + 4 soirs) au tarif de la grille.
  • Externes occasionnels : application du tarif de la tranche 12.

La grille s’appliquera aussi à certaines situations particulières : cités scolaires (Rennes, Redon, Combourg), collège Les Gayeulles (service mutualisé avec un lycée), accueil ponctuel d’élèves dans un autre établissement (DNB, stages, dispositifs relais), avec régularisations entre établissements.

Un second volet très structurant : la “péréquation” entre collèges

C’est le passage le plus technique, mais aussi le plus stratégique.

Le Département introduit un tarif pivot fixé à 3 € (au lancement), destiné à assurer que chaque collège dispose des ressources nécessaires pour :

  • relever autant que possible le niveau des denrées,
  • développer les circuits courts,
  • et soutenir le fait-maison,

… sans que la capacité du restaurant scolaire dépende de la sociologie du secteur.

Dans ce tarif pivot :

  • 2,30 € visent les denrées à l’assiette,
  • 0,70 € vise les dépenses non alimentaires.

Le mécanisme de compensation (péréquation) doit donc équilibrer les établissements. Certains “produisent” plus de recettes familles, d’autres moins ; l’idée est d’éviter que cette différence ne se traduise par une différence de qualité dans l’assiette.

Le rapport note au passage qu’en 2024, au cumulé, les services restauration/hébergement des collèges ont dégagé plus de 556 000 € d’excédents, signe que les situations financières des établissements ne sont pas homogènes.

Et pour les adultes qui déjeunent au collège

La tarification est également cadrée pour les commensaux (personnels) :

  • Catégorie C : 3,50 €
  • Catégorie B : 4,50 €
  • Catégorie A : 5,50 €

Pour les adultes extérieurs : 8 €.

Les conséquences pratiques : ce qui va changer, et ce qui reste à préciser

Ce projet entraîne plusieurs suites concrètes annoncées :

  • abrogation du système actuel où les établissements reversaient 22,5 % des recettes de restauration au Département (mécanisme lié notamment à la rémunération des personnels techniques) ;
  • rédaction à venir d’un règlement départemental de la restauration scolaire (remises d’ordre, règles de fonctionnement, etc.) ;
  • nécessité d’une informatisation complète du processus d’inscription et de partage de données (Département, collèges, Éducation nationale) ;
  • mise en place d’un plan de communication et d’accompagnement pour les familles et les équipes administratives.

Ce que cette réforme dit, au fond, de la cantine comme politique publique

Cette tarification solidaire n’est pas une simple grille de prix. C’est une façon de transformer la cantine en outil public à plusieurs entrées : lutte contre les inégalités, santé, réussite scolaire, et montée en gamme alimentaire. Le rapport assume une trajectoire ambitieuse avec davantage de produits de qualité et un recours accru au bio et au local, avec le fait-maison comme horizon, tout en réorganisant la solidarité financière.

Reste l’enjeu classique des politiques publiques, la qualité d’un dispositif se joue aussi dans son exécution. L’équilibre entre simplicité pour les familles, charge administrative pour les collèges, robustesse informatique, et efficacité réelle de la péréquation sera décisif pour que la promesse de justice alimentaire ne reste pas une belle intention.