Trans Numériques 2026 à Rennes ou quand la recherche française tente de reprendre la main sur le numérique 

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Le lundi 2 février 2026, Rennes joue ce rôle. Au Couvent des Jacobins, dans la grande mécanique feutrée des congrès, s’ouvre la première édition de Trans Numériques, annoncée comme le premier rendez-vous inter-programmes de recherche numérique de France 2030.

La scène est savamment construite, car elle associe une ambition scientifique, une mise en ordre institutionnelle et une séquence politique assumée, puisque Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, y prononce un discours d’ouverture avant de rejoindre, sur le campus de Beaulieu, le centre rennais d’Inria et son cluster IA, aux côtés de David Alis.

Ce qui se joue n’est pas seulement un sommet de plus. C’est une tentative de récit national, qui veut relier la recherche publique, l’innovation et l’idée de souveraineté numérique, alors même que la dépendance technologique européenne est devenue, au plan économique comme au plan démocratique, un sujet de puissance autant que de vulnérabilité.

Le « continuum numérique » ou l’art de comprendre que tout est désormais lié

Le concept qui structure Trans Numériques est celui de continuum numérique. La formule peut sembler abstraite, mais la réalité est très concrète. Nous vivons dans une chaîne continue, où les données naissent au plus près des objets, transitent par des réseaux, sont traitées sur des infrastructures de calcul et de cloud, puis reviennent sous forme de décisions, d’automatisation, de services publics ou de produits. Dans un tel monde, performance et sécurité ne se traitent plus séparément, car une architecture efficace peut être fragile, et une architecture robuste peut devenir énergivore si elle n’est pas pensée avec sobriété.

Trans Numériques veut donc faire se parler des communautés qui, trop souvent, se croisent sans réellement se comprendre. D’un côté, les spécialistes des briques techniques, dont les réseaux du futur, la cybersécurité, le cloud, le calcul haute performance et l’IA. De l’autre, les champs applicatifs qui transforment déjà la société, dont la santé, les mobilités, la ville durable, l’agroécologie, les jumeaux numériques et les industries culturelles et créatives. Le pari est simple à formuler et difficile à tenir, car il consiste à produire du commun scientifique dans un domaine où les dépendances industrielles, les standards et les plateformes se décident souvent ailleurs.

Treize programmes sur une même scène et une question qui dépasse la science

La force de Trans Numériques tient à son architecture. Treize programmes France 2030 sont mobilisés, et cette réunion dit quelque chose de l’époque, car elle témoigne d’une volonté de coordination. L’objectif affiché est de fédérer, au même endroit, une communauté académique dispersée, ainsi que les partenaires publics et industriels, afin de partager des méthodes, des résultats, et une vision stratégique.

La liste des programmes donne une image nette de la cartographie française du numérique critique, puisqu’elle associe des briques d’infrastructure, dont le cloud, les réseaux et le calcul, à des transformations sectorielles, dont la santé, les mobilités ou la ville. Elle rappelle aussi que la souveraineté se joue à plusieurs étages, car un pays peut disposer d’excellentes équipes de recherche et rester dépendant sur les plateformes, les composants, les chaînes de production, et les conditions de déploiement.

Rennes comme décor, et Rennes comme démonstration

Le « moment Rennes » ne se limite pas à une localisation pratique. Il fonctionne comme une mise en scène de la continuité revendiquée entre l’État investisseur, la recherche et l’innovation. Le matin et le début d’après-midi appartiennent à la séquence institutionnelle, avec l’ouverture au Couvent des Jacobins, où prennent la parole la ministre, Bruno Bonnell et Bruno Sportisse. Puis l’après-midi bascule vers le terrain, avec la visite à Beaulieu, qui donne à voir les équipes, les plateformes, les start-up présentes et l’écosystème de transfert.

Cette articulation est habile, car elle raconte une histoire simple. L’État soutient, la recherche produit, l’innovation diffuse. Or c’est précisément là que la question devient sérieuse, puisqu’il ne suffit pas de raconter la souveraineté pour la construire. Il faut encore que les briques scientifiques puissent se traduire en infrastructures adoptées, en outils maintenus, en capacités industrielles consolidées, et en formation massive, durable, au service des administrations comme des entreprises.

Une souveraineté à cinq exigences, une tension au cœur du projet

Trans Numériques annonce cinq axes, dont la performance, la robustesse, la sécurité, la frugalité et l’impact sociétal. La cohérence est réelle, parce que ces exigences se contredisent parfois, et qu’un sommet utile est justement celui qui accepte de travailler dans la tension plutôt que de la maquiller. La sécurité, par exemple, exige du contrôle, des audits, de la transparence et des chaînes d’approvisionnement vérifiées, tandis que l’innovation, lorsqu’elle est pilotée uniquement par la vitesse, tend à externaliser la complexité sur des plateformes dominantes. La frugalité, de son côté, suppose des arbitrages, car le numérique contemporain aime les ressources abondantes, dont la donnée, le calcul et l’énergie, et il faut donc réapprendre à concevoir sous contrainte, comme on le fait dans l’aviation ou dans le spatial.

La présence d’acteurs publics, dont ANSSI, ADEME et ARCEP, signale que l’événement veut tenir ensemble la recherche, la régulation et les trajectoires industrielles. C’est un point important, car la souveraineté, au plan démocratique, est aussi une affaire de règles, de contrôle, d’équilibre des pouvoirs et de protection du bien commun numérique.

Ce que Trans Numériques pourrait réussir au plan concret

Pour qu’un tel sommet dépasse la vitrine, trois bascules comptent.

  • Une bascule de langage, car le continuum numérique impose un vocabulaire partagé entre disciplines, sans quoi les collaborations restent des déclarations d’intention.
  • Une bascule d’outillage, parce que la souveraineté passe par des logiciels, des standards, des jeux de données, des méthodes d’évaluation et des architectures reproductibles, au lieu de dépendre d’effets d’annonce.
  • Une bascule de diffusion, car la recherche ne devient puissance que lorsqu’elle se traduit en usages, en achats publics intelligents, en industrialisation et en maintenance, ce qui reste l’angle le plus difficile.

Pour ce dernier point, l’enjeu est souvent sous-estimé, car il est moins glamour que la découverte scientifique. Or la souveraineté se perd autant par absence de maintenance et de stratégie de déploiement que par manque d’idées. Elle se perd quand une administration ne sait pas acheter, quand une filière ne sait pas industrialiser, quand un logiciel stratégique n’est maintenu par personne, et quand les compétences se raréfient au plan opérationnel.

Souveraineté numérique – le mot, les retards et les angles morts d’une vision trop étatique

C’est ici que le récit doit être durci, parce qu’un événement qui parle de souveraineté ne peut pas contourner les faits. La France, comme l’Europe, accuse un retard structurel sur plusieurs segments, dont le cloud à grande échelle, les plateformes dominantes, certaines chaînes matérielles, ainsi que l’accès massif aux capacités de calcul indispensables à l’IA contemporaine. La dépendance ne se réduit pas à une question de souveraineté symbolique. Elle se mesure en coûts, en verrouillages, en risques juridiques et en vulnérabilités stratégiques, lorsque des infrastructures critiques reposent sur des technologies, des licences ou des services dont la gouvernance est extérieure.

Il existe aussi des angles morts typiquement franco-étatiques qui consistent à croire que la souveraineté se décrète par programmes et par labels, alors qu’elle se construit par écosystèmes. Sans un tissu d’entreprises capables d’industrialiser, sans une politique de formation au long cours, sans une doctrine d’achat public qui favorise réellement l’autonomie et la sécurité, et sans une stratégie européenne cohérente, la recherche risque de produire des briques brillantes qui s’empilent sans faire système.

Enfin, la souveraineté ne peut pas être une simple affirmation de puissance. Elle doit être une souveraineté démocratique, qui garantit la protection des données, la transparence des systèmes, la résilience des infrastructures, et la possibilité d’un contrôle public au plan juridique et technique. À défaut, le mot devient un slogan, et l’État peut se retrouver à défendre une souveraineté de façade tout en reconduisant, dans les faits, les dépendances qu’il prétend réduire.

Trans Numériques, au fond, sera jugé à cette aune. Non pas sur la qualité des discours, ni même sur la densité scientifique, mais sur sa capacité à transformer une convergence institutionnelle en stratégie opératoire, qui assume les retards, nomme les dépendances, et travaille les points aveugles, afin que la souveraineté franco-européenne devienne une pratique et non un décor.

Repères

  • Trans Numériques 2026 : 2 au 5 février 2026
  • Lieu : Couvent des Jacobins, 20 place Sainte-Anne, 35000 Rennes
  • Séquence du 2 février : discours d’ouverture puis visite à Beaulieu
  • Cadre : événement inter-programmes adossé à France 2030
Gaspard Louvrier
Gaspard Louvrier explore les frontières mouvantes de la recherche, des technologies émergentes et des grandes avancées du savoir contemporain. Spécialiste en histoire des sciences, il décrypte avec rigueur et clarté les enjeux scientifiques qui traversent notre époque, des laboratoires aux débats publics.