Une partie de l’escalier hélicoïdal d’origine de la Tour Eiffel, qui reliait autrefois le deuxième au troisième étage du monument, a été vendue aux enchères par la maison Artcurial, à Paris, jeudi 21 mai 2026. Estimé entre 120 000 et 150 000 euros, ce tronçon historique de quatorze marches a finalement été adjugé 450 160 euros. Une somme spectaculaire pour un fragment de métal, mais un fragment chargé d’imaginaire, d’histoire industrielle et de mémoire parisienne.
Avec 6,744 millions de visiteurs aux étages en 2025, la Tour Eiffel demeure l’un des monuments payants les plus fréquentés au monde. Son image a traversé les époques, les cartes postales, les films, les expositions universelles, les guerres, les célébrations nationales et, plus récemment, les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024. Dès lors, la vente d’un élément d’origine datant de 1889 ne relève pas d’une simple transaction d’objet d’art. Elle touche à une forme de collection patrimoniale où l’architecture devient relique.

Le tronçon présenté par Artcurial appartient à l’escalier hélicoïdal conçu sous la direction de Gustave Eiffel pour l’Exposition universelle de 1889. Il s’agit du tronçon n°1, en acier et tôle rivetée, composé de quatorze marches, haut de 2,75 mètres et large de 1,75 mètre de diamètre. Il reliait le deuxième au troisième étage, à une époque où les visiteurs pouvaient encore gravir cette partie vertigineuse de la tour par les marches.
L’objet est d’autant plus saisissant qu’il donne à voir, dans son échelle même, l’esprit de la construction Eiffel. La Tour n’est pas seulement une silhouette. Elle est une addition de pièces, de rivets, de calculs, d’efforts humains, de gestes d’atelier et de prouesses de montage. Les milliers de rivets posés à chaud, les éléments métalliques assemblés avec une précision remarquable, la légèreté apparente de la structure malgré sa puissance constructive, tout cela appartient à l’histoire technique du XIXe siècle.

Gustave Eiffel pose à gauche sur l’escalier en colimaçon avec son gendre, l’ingénieur Adolphe Salles.

L’escalier originel reliant le deuxième au troisième étage a été démonté en 1983, dans le cadre des travaux de modernisation de la Tour Eiffel et de l’installation de nouveaux ascenseurs. Long d’environ 160 mètres, il fut alors découpé en plusieurs tronçons. Le 1er décembre 1983, vingt d’entre eux furent vendus aux enchères directement sur la Tour Eiffel, lors d’une vente organisée par Maîtres Ader, Picard et Tajan.
Un tronçon est toujours visible au premier étage de la Tour Eiffel. D’autres ont rejoint des collections publiques ou privées, en France et à l’étranger. Certains éléments sont conservés dans des institutions ou des lieux symboliques, notamment près de la Statue de la Liberté à New York, dans les jardins de la Fondation Yoshi, à Yamanashi au Japon, ou encore à Disneyland, à Orlando en Floride.

Depuis cette dispersion initiale, les fragments de l’escalier réapparaissent ponctuellement sur le marché de l’art. Artcurial en a déjà présenté plusieurs aux enchères. En 2013, un tronçon avait été adjugé 212 458 euros ; en 2016, le tronçon n°13 avait atteint 523 800 euros ; en 2018, le tronçon n°4 avait trouvé acquéreur pour 162 500 euros ; en 2020, le tronçon n°17 avait été vendu 253 500 euros. La vente du 21 mai 2026 confirme donc la solidité de ce marché très particulier, à la croisée de l’objet d’art, de la pièce d’architecture, du souvenir parisien et du symbole national.
Le tronçon vendu en 2026 est resté plus de quarante ans dans une collection particulière. Restauré par les ateliers chargés de l’entretien de la Tour Eiffel, il conserve ses caractéristiques d’origine. Son prix très élevé ne tient donc pas seulement à sa rareté matérielle. Il s’explique par ce qu’il représente. Acheter une partie de l’escalier de la Tour Eiffel, c’est acquérir un fragment d’un monument universellement identifiable, mais aussi un morceau de la modernité industrielle française.
Car la Tour Eiffel n’est pas seulement un monument touristique. À sa naissance, elle fut une démonstration d’audace scientifique, d’ingénierie métallique et de puissance industrielle. Contestée par une partie du monde artistique au moment de sa construction, elle est devenue l’un des emblèmes les plus consensuels de Paris. Elle incarne à la fois la ville, la France, l’Exposition universelle de 1889, la foi dans le progrès technique et cette capacité des œuvres humaines à changer de sens avec le temps.
Posséder un tronçon de son escalier originel, c’est donc posséder plus qu’un élément de ferronnerie. C’est détenir une parcelle d’ascension. On imagine les visiteurs de la fin du XIXe siècle montant vers le ciel parisien, les marches métalliques sous les pieds, la ville s’ouvrant peu à peu autour d’eux, la Seine, les dômes, les toits, les fumées, les avenues nouvelles. L’objet vendu par Artcurial condense cette expérience disparue. Il donne à toucher ce que la Tour Eiffel promet depuis 1889 : une montée vers Paris, vers l’horizon, vers l’imaginaire.

