Cinquième opus de la collection « Simenon, les romans durs », Barrio Negro est une ode à la quête de liberté. Beau et sombre.
Inutile de chercher. Vous ne trouverez pas Barrio Negro dans la liste des 117 romans « durs » de Simenon. Ce titre est celui d’une traduction espagnole, celle que découvrit le dessinateur Javi Rey, en lisant Quartier Nègre, référence à un quartier de Colon au Panama où se déroule essentiellement l’action du roman. Simenon nous a habitué à passer sans précaution de l’univers brumeux et plat de la Flandre à des destinations plus exotiques. Grand voyageur, il s’imprègne des environnements étrangers pour les restituer rapidement dans de nouveaux textes. Cette fois-ci, Quartier Nègre sera rédigé en juin 1935 aussitôt de retour d’un tour du monde de six mois, avec Tigy. Pas de Maigret donc, mais comme à chacun de ses ouvrages la description des passions humaines, souvent dans ce qu’elles ont de plus noires et de désespérantes.
Quand Joseph Dupuche, et sa toute jeune épouse, Germaine, embarquent pour un poste d’ingénieur en Équateur, il suffit de quelques dialogues et d’habiles coups de crayon de Javi Rey pour deviner que rien ne va se passer comme prévu et que la lune de miel amoureuse et professionnelle va les entraîner dans une spirale qui, sans atteindre la noirceur notamment de La neige était sale (voir chronique), s’apprête à déstabiliser leurs existences.

L’adaptation de José-Louis Bocquet met en exergue ce que Simenon sait décrire à merveille: des mondes clos, des univers sociaux qui s’ignorent. Ici, la construction du canal de Panama vient de s’achever laissant notamment une colonie de Français, désœuvrée, à la recherche de ressources économiques et gonflée d’une prétendue supériorité blanche. L’employeur véreux de Dupuche ayant fait faillite, le couple désargenté, tout juste marié et débarqué, va devoir vivre séparément pour des raisons de convenances. Germaine est embauchée à la réception d’un hôtel français, Joseph pour respecter la bienséance et les codes sociaux doit s’exiler dans le « barrio negro », le quartier noir de la ville. Deux modes de vie qui se côtoient et s’ignorent, deux époux qui se côtoient et vont peu à peu s’ignorer. Germaine, fille d’un receveur des Postes, guindée, se réfugie dans un univers de faux semblants. Celui du repas familial du dimanche midi. Joseph, gendre porteur de l’idéal social de son beau-père, découvre dans le quartier populaire un autre mode de vie et une autre forme d’amour. Deux existences programmées à l’avance, depuis les amours d’adolescents à Amiens, vont ainsi exploser devant la réalité des sentiments.
« Peut être auraient-ils toujours ignoré le vide entre eux si, soudain, ils ne s’étaient pas trouvés sans un sou dans un pays étranger, loin de toute aide possible. Qui sait, sans cela, s’ils n’auraient pas passé toute leur vie en croyant s’aimer ? ».
Ce « vide », constat terrible, est au coeur du roman et de la BD. Croire s’aimer, modeler ses désirs et ses envies réelles et profondes selon des conventions si anciennes et puissantes qu’elles nous aveuglent, sont des thématiques que Simenon a développées tout au long de son oeuvre. Cette fois-ci pourtant au milieu de la misère, un espoir temporaire est entrevu : peut-être est-il possible de laisser tomber ses préjugés et son moi social, pour renaître. Alors que Germaine, reste cachée derrière les apparences, Joseph, peu à peu, ose.

Cet opus, d’une série prévue pour une première salve de sept adaptations, est assurément un des plus réussis. Le dessin de Javi Rey, que l’on a surtout connu passionné de football, évoque l’exotisme sans le caricaturer. Subtilement, la transformation physique de Joseph accompagne, son évolution vers une vie plus conforme à ses aspirations réelles. Il ose quitter son apparence de blanc désargenté pour se laisser pousser la barbe, symbole d’une liberté difficilement acquise. Et tente de devenir un homme révolté. Faible, manipulé à son arrivée, il accède peu à peu à ses véritables désirs. Peut-être va t-il découvrir ses véritables aspirations ? La lumière entrevue à l’horizon dans une magnifique dernière page est elle celle de l’aube ou du coucher de soleil ? Nous vous laissons deviner. Mais n’oubliez jamais que Simenon reste Simenon.
Barrio Negro. Éditions Dargaud. Collection Simenon, les romans durs. Scénario : José-Louis Bocquet. Dessin : Javi Rey. 96 pages. 22,95€. Parution : 6 février 2026. Lire un extrait
