Récit tendre et poignant de l’apprentissage de la vie et de la mort par un garçon de dix ans. Une réussite.
Il ne faut jamais se fier aux apparences. En feuilletant pour la première fois Mémoires d’un garçon agité, on découvre des titres de chapitres intitulés « Souvenir de mes sept ans », « de mes huit ans » et ainsi de suite. Des sous titres qui rappellent étrangement ceux de Riad Sattouf et ses Cahiers d’Esther dans lesquels l’auteur décline une vie de lycéenne quotidienne sous la forme d’Histoires de mes dix ans (à dix huit ans). Même le trait léger et fin évoque des ressemblances. Pâle copie ? Redite avec un garçon à la place d’une fille ? Erreur. Funeste erreur. Toujours aller plus loin que l’impression première. D’abord le petit garçon qui s’appelle Germain, ne se confie pas à son dessinateur, non, il écrit lui même ses mémoires. Il a dix ans quand même, il a donc vécu ! Alors il se confesse à une vieille machine à écrire, une Underwood, qu’il a trouvée, ces engins à rubans, aux touches bruyantes et au chariot coulissant. Un ordinateur serait plus simple mais on ne raconte pas son passé avec des outils modernes. Un outil d’hier, même d’avant-hier, c’est plus facile pour arrêter le temps. Pour éviter de grandir. Pour éviter de penser. Pour éviter de ressasser le « gros truc », ce machin qui vous fait basculer dans un autre monde, un monde que même les adultes avouent ne pas comprendre: celui de la mort, ou plutôt celui d’après la mort. Figer le temps dans sa tête comme sur le papier.

À dix ans on a déjà vécu des événements traumatisants et on peut se sentir responsable. Responsable de la détresse d’un Père Noël analphabète à qui on demande publiquement de lire une liste de jouets commandés. Responsable de la mort de son chat écrasé devant ses yeux. Chacun réagit différemment. La grand-mère pieuse jusque’à l’extrême apporte des cierges, lève les yeux au ciel et prie. Le grand père, « le vieux », athée invétéré, se réfugie dans son jardin et jure. Germain est coincé entre les deux. Alors il écrit pour s’aider.
On pense bien entendu au Petit Nicolas de Sempé et Goscinny mais alors que le petit garçon dans sa cour de récréation raconte des évènements légers, on sent ici poindre au fur et à mesure de l’avancement du récit une charge plus lourde à porter. La visite d’un EHPAD ajoute à cette montée progressive du mal être si ce n’est de l’angoisse. La vieillesse semble vraiment un fardeau. Et puis encore et toujours, comment vivre avec un » gros truc », lorsque l’on voit un cousin s’enivrer sous le regard détruit de la famille? Cela semble tellement difficile de devenir un adulte.
« Sans émotions, tu seras jamais triste … mais je ne sais pas si c’est ta meilleure vie ».
Germain navigue à vue ainsi entre laisser parler son cœur, et donc souffrir, ou tenter d’arrêter ses pensées pour se momifier et rester dans le bas de la courbe de croissance.

Pour distinguer, le présent, les souvenirs, les époques, Valérie Vernay attribue une couleur dominante par épisode et dessine des personnages tout en rondeur, perdus dans leurs souffrances d’adultes. Vincent Zabus fait dire à Germain qu’écrire « ça sert aussi à comprendre ce qu’on veut dire avant qu’on sache qu’on voulait le dire », une maxime qui prévaut aussi pour son travail scénaristique qui arrive à évoquer, avec le minimum de moyens, la difficulté de surmonter ses traumatismes, notamment enfantins, pour réussir à se construire malgré tout. Les dessins ont leur juste place. Les mots ont leur juste place. Ils sont l’intermédiaire indispensables entre la dureté des évènements et leur mise à distance nécessaire pour continuer de vivre. L’ensemble constitue une magnifique réflexion à hauteur d’enfant mais à destination d’adultes.
En écrivant cette chronique, nous espérons à notre tour avoir trouvé de manière sobre les mots pour vous dire combien ce récit tendu sur un fil, tient parfaitement l’équilibre entre douleur et douceur. Nous espérons, mais pourtant nous avons un sacré désavantage : nous l’écrivons sur un simple ordinateur car nous ne disposons plus de machine à écrire Underwood. Une excuse toute trouvée au cas où … nous n’aurions pas utilisé les phrases justes pour dire la finesse de cette touchante BD.
Mémoires d’un garçon agité. Scénario : Vincent Zabus. Dessin : Valérie Vernay. Editions Dargaud. 144 pages. 23,95€. Parution : 30/01/2026. Lire un extrait
