BD Nouvelle France : magnifique chronique de la colonisation de l’Amérique

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Desberg et Vrancken délivrent une chronique historique de la colonisation de l’Amérique portée par de magnifiques dessins. Iroquois et Shawnees sont au rendez-vous.

Gérard Biard, rédacteur en chef de Charlie Hebdo, déclarait dans un débat sur le festival d’Angoulême (1) : « (…) C’est le dessin qui me donne envie de lire une BD. Quand je feuillette la plupart des romans graphiques, je ne vais même pas chercher à savoir ce qu’il y a dedans. Parce que, tout simplement, le dessin ne m’ouvre pas la porte ». On peut dès lors conseiller à Gérard Biard, la lecture de « Nouvelle France » car s’il est une BD dont l’image donne envie d’aller plus loin c’est bien celle-ci. La couverture ne ment pas. Une silhouette noire, coiffée de plumes, se détache. Nette, précise, ciselée, la figure d’un indien Iroquois sort de l’image comme déposée sur un fond évanescent de forêt enneigée. Elle annonce une constante de l’ouvrage: les personnages décollent de la surface du papier, symboles du réel, devant une nature enveloppante, majestueuse, laissant la place à l’imaginaire.

Un indien dans la neige : on pense immédiatement aux œuvres de Patrick Prugne (chez le même éditeur, Maghen), qui emploie les couleurs subtiles et légères de l’aquarelle pour décrire cette Amérique de la guerre de Sept Ans. Même époque, même thématique avec un traitement graphique différent, le lecteur est en terrain connu. Ici, la couleur et la lumière sont rares. Domine le clair obscur qui efface une grande partie des visages des protagonistes souvent traités à l’encre noire, silhouettes sombres comme partagées entre le bien et le mal. La blancheur est réservée aux somptueuses étendues neigeuses. Et à la peinture posée sur le visage de Akaash, l’iroquois de la couverture.

nouvelle france Desberg Vrancken

Comme pour Prugne et notamment son adaptation du dernier des Mohicans, nous sommes en Amérique dans la vallée de l’Ohio en 1754, en pleine guerre dont le prologue de la Bd nous précise qu’il s’agit de « la première véritable guerre mondiale ». Les ingrédients des conflits des siècles à venir sont en effet présents : volonté d’agrandir les territoires nationaux des deux plus grandes puissances de l’époque, la France et l’Angleterre, expansion à des fins économiques pour acquérir de nouvelles richesses, sont les moteurs de ce conflit qui pour la première fois se déroule hors de l’Europe. Les tribus indiennes, combattues et décimées, sont prises en otages et doivent choisir leur camp, avec de nombreuses arrière-pensées. Les Iroquois seront du côté des Anglais et de leurs treize colonies expansionnistes, les Shawnees « choisiront » les Français. L’enjeu est de taille : s’approprier l’immensité de territoires que de riches propriétaires envisagent de transformer en état indépendant, loin des couronnes européennes.

Dans ce conflit historique et fondateur d’un nouvel état du monde, Stephen Desberg symbolise la lutte des parties en présence avec deux personnages marquants. Le narrateur s’appelle Pierre Larchange. Il est ce que l’on appelle un « coureur des bois » qui a fui la vieille France pour s’installer avec les shawnees et tomber amoureux d’une squaw, Lune Pâle, qui meurt peu de temps après avoir donné naissance à un enfant. En face de lui, surgit de la brume, Akaash, sur son étalon. Lors d’une rencontre entre Anglais et Français, l’indien va tuer un officier français et accélérer le processus de guerre. Akaash, blessé par Larchange, n’aura qu’une idée : se venger du français et de son peuple qui a massacré sa famille. Une anglaise insoumise va assurer involontairement la rencontre entre les deux hommes pour un duel inéluctable comme celui de la fin d’un western, sans que l’on sache cette fois-ci, qui est véritablement le bon et qui est le méchant. Le noir et blanc magnifique sur le visage de l’Iroquois, est le symbole d’un récit sombre, lyrique, dénonciateur de la guerre, des intérêts personnels dissimulés derrière de grands idéaux programmés. Tirer sur des ennemis pour les entendre crier et savoir si ils sont amis ou ennemis, tuer pour aboutir à « un traité quelconque, qui s’accordera sur des frontières quelconques… et des termes quelconques qui laisseront des prétextes pour d’autres guerres ». Desberg et Vrancken, co-auteurs notamment de la série IR$ et plus récemment de l’album Les enfants du ciel, utilisent leur récit pour dénoncer l’hypocrisie des puissants et de « leurs » guerres déclarées pour des motivations égocentriques, économiques qui résonnent particulièrement avec l’actualité d’aujourd’hui. Les images féroces des champs de bataille évoquent celles de Tardi dessinant la guerre 14-18.

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Comme souvent chez Maghen, l’ouvrage au grand format laisse la place aux planches magnifiques, soignées et destinées à être exposées. Il se termine par deux images hors texte qui donnent envie de se rendre à la galerie parisienne pour y admirer les originaux réalisés en couleurs directes (2). Même si l’impression de qualité est déjà une formidable invitation à la lecture.

Nouvelle France. Scénario : Stephen Desberg. Dessin : Bernard Vrancken. Éditions Daniel Maghen. 128 pages. 23€. Parution : 04/02/2026. Lire un extrait

(1): Charlie Hebdo N°1749 du 28 janvier 2026
(2): Galerie Daniel Maghen 36 rue du Louvre 75001 Paris. Exposition du 18 février au 14 mars.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.