BD Sœurs des vagues de Roulot et Mikaël : une « symphonie » historique et maritime

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Roulot et Mikaël nous emmènent dans un magnifique polar historique et maritime. Quand les phares éclairaient les côtes. Ou pas.

Si vous allez vous promener le long des côtes bretonnes, à Ouessant au pied du phare du Créac’h par exemple, vous entendrez peut-être le vent de Noroit vous souffler dans l’oreille qu’il fut une époque lointaine où les habitants très pauvres allumaient des feux par mauvais temps pour tromper les navires en difficulté, les faire échouer et récolter leurs cargaisons. Dites vous que ce ne sont que légendes et balivernes. Pourtant, c’est bien à ces souvenirs que fait immédiatement penser la sublime couverture de Sœurs des vagues. Sur un ciel de feu, cinq silhouettes féminines semblent attendre un cadeau, ou une malédiction, venu de la mer. Au-dessus d’elles, un phare guette l’horizon. Curieusement, malgré l’atmosphère sombre, il n’envoie aucune lumière vers l’océan. Il est éteint. Nous ne sommes pas en Bretagne, mais en Nouvelle Écosse, province maritime canadienne, pays où résident les deux auteurs. Plus exactement à Peggy’s Cove, un petit village côtier de la baie de St-Margarets. C’est un hameau qui fonctionne comme un huis clos, en cette année 1914. Nous n’allons pas en sortir, coincés entre le phare, l’église abîmée, les maisons de pêcheurs et une petite barrière d’entrée, gardée par les enfants qui réclament une pièce aux visiteurs, un droit de péage. Une fois franchi cet obstacle symbolique, la surprise est grande, celle de découvrir une communauté exclusivement composée de femmes à l’exception d’un énorme bonhomme, gardien de phare, surnommé « balane », la vieille moule. Mastodonte, blanc comme Moby Dick, il ne sort plus de son antre.

Les hommes sont morts naufragés, ou partis en mer. C’est presque la même chose. À terre, il faut survivre à tout prix. Dès les premières cases, au delà des vagues qui frappent inlassablement les rochers, l’ambiance est lourde. Trois bateaux viennent d’être naufragés, et leurs cargaisons d’alcool perdues, suscitent la visite de malfrats de la pègre d’Halifax, chargés par leur boss de retrouver les chères bouteilles et le marin qui les transportait. Comme nous, ils vont à la découverte de cette communauté taiseuse et secrète.

soeurs des vagues

Ainsi débute un récit syncopé qui, avec des plans séquences cinématographiques, nous emmène d’une page à l’autre dans le phare, à l’école, ou dans une masure familiale. Petit à petit l’univers de ce petit bourg se compose comme un puzzle. On y découvre des personnages typés : l’institutrice enceinte qui a perdu son amoureux noyé en mer, la petite fille amérindienne du garde phare, rebelle et insoumise, la vieille femme qui veut créer une conserverie pour échapper aux aléas de la pêche à la morue, une jeune fille jalouse à l’envie de vivre inassouvie. Et d’autres encore menaçantes et sombres, dont on découvrira complètement les motivations lors de l’épilogue. Peggy’s Cove est bien un huis clos où l’on est prêts à enfreindre les lois et la morale pour ne pas mourir. Un lieu de survie.

Cela fonctionne comme un polar, avec ses mystères, ses truands, ses morts et ce marin naufragé, sauvé, soigné, caché qui a pour seule mémoire, ses nombreux tatouages sur le corps dont deux évoquant les naufrages du Titanic et de L’Empress of Ireland. Fil rouge du récit, cet homme amnésique va ouvrir des portes, celles des maisons cloîtrées emplies de secrets, celles d’une intrigue policière diabolique, où l’on se demande qui sont les véritables « méchants ». Comme dans tout bon polar, l’histoire possède de multiples facettes et raconte d’autres choses que la recherche de coupables. Mikaël emploie le mot de « symphonie » pour décrire leur ouvrage. Polar, Histoire, sociologie, western, croyance, féminisme et tant d’autres mots viennent en effet à l’esprit quand nous refermons le livre, si riche qu’il donne envie d’être relu immédiatement, pour se concentrer sur telle ou telle thématique.

Il faut ajouter à ce récit diablement construit, la qualité du dessin. Nous avions admiré le travail de Mikaël lors de sa trilogie new-yorkaise, « Giant », Bootblack (voir chronique) et Harlem (voir chronique). En territoire connu, nous retrouvons ici ses larges aplats noirs et blancs, son fort encrage, mais cette fois-ci enrichis de couleurs qui séquencent notamment les différentes parties de l’intrigue. La clarté extérieure est rare, les tons sont sourds et lourds. Il faudra attendre l’épilogue pour découvrir enfin un horizon et la lumière d’un phare.

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Véritable polar social, aux multiples facettes, Sœurs des vagues, dessine de superbes portraits de femmes, pionnières à la manière des conquérantes de l’Ouest. Survivre est leur credo. Comme celui des hommes sur un autre front à des milliers de kilomètres de là. Juste au delà de l’océan que traversera bientôt Le Lusitania, en partance dans la dernière case. Tout n’est ici qu’histoire de naufrages. Ceux des Hommes et ceux de l’Histoire.

Sœurs des Vagues de Tristan Roulot (scénario) et Mikaël (dessin et couleurs). Éditions Le Lombard. Collection Signé. 112 pages. 21,95€. Parution : 30 janvier 2026. Lire un extrait

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.