Cinéma Berlinale 2026 : une compétition politique, une stratégie de survie

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Du 12 au 22 février 2026, la 76ᵉ Berlinale s’avance avec une façon bien à elle de composer avec l’époque. Le festival veut rester à la fois un espace de débat (au sens berlinois historique) et un aimant médiatique (stars, récits accessibles, “événements” de programmation) dans une industrie fragilisée par la concentration, le streaming et la bataille de l’attention.

La sélection ne dit pas seulement “regardez comme c’est varié”. Elle dit : voici ce que nous voulons défendre comme cinéma — un cinéma où l’intime et le politique se contaminent, où la question des liens (famille, communauté, transmission) devient une chambre d’écho des crises contemporaines, et où la circulation des œuvres (coproductions, marché, presse, jeunes publics) n’est plus un supplément, mais une condition de survie.

Une carte du monde… mais pas un simple atlas, le retour du récit “situé”

La compétition aligne 22 films venus d’aires culturelles très différentes. La Berlinale insiste sur le fait que beaucoup sont pensés comme des premières mondiales. Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la diversité des passeports, c’est la nature des récits. Des films qui partent d’un lieu, d’une communauté, d’un rapport de forces concret — et qui en tirent une vision du monde.

Quelques jalons très lisibles :

  • Alain Gomis avec Dao : Le Franco-Sénégalais (Félicité, grand prix du jury à la Berlinale de 2017) est un cinéaste des circulations et des identités complexes qui excelle à faire basculer un trajet individuel en question politique. (Un film qui a de bonnes chances d’aligner ce que Berlin adore avec une écriture “située”, une ampleur humaine et une forme qui reste exigeante sans être hermétique. Ours d’or ?)
  • Mahamat-Saleh Haroun avec Soumsoum, la nuit des astres : une veine où le réalisme s’ouvre à une dimension spirituelle, comme si la politique avait besoin d’une métaphysique pour redevenir respirable. C’est une vraie question… (Et, donc, peut-être un Grand Prix du Jury…)
  • Leyla Bouzid avec À voix basse : un titre-programme, presque une poétique du murmure, qui suggère des conflits moins spectaculaires mais plus insidieux (ceux qui se jouent dans la parole, l’empêchement, la place donnée aux voix). L’intimisme ontique.
  • Anthony Chen avec Wo Men Bu Shi Mo Sheng Ren : un cinéma des relations, des seuils, des appartenances ; la Berlinale l’inscrit dans une compétition qui semble chercher des films “humanistes” sans naïveté. Une tasse de thé pour l’humanisme que nous défendons et qui est attaqué de toutes parts.
  • Angela Schanelec avec Meine Frau weint : la présence d’une formaliste majeure rappelle que Berlin n’abandonne pas sa tradition, la radicalité de forme reste un message. (Un très berlinois possible Prix du Jury…)

Autrement dit : le festival ne juxtapose pas des drapeaux, il assemble des cinéastes qui travaillent, chacun à leur manière, une même obsession contemporaine : comment tenir ensemble – un couple, une famille, une ville, une société — quand les cadres se fissurent ?

Le grand thème souterrain : famille, communauté, consentement, sécurité

Plusieurs titres et projets repérés dans les annonces officielles convergent vers une Berlinale très “liens sociaux” avec la famille comme refuge et comme piège, la communauté comme scène où se rejouent les conflits de pouvoir, l’intime comme politique.

  • Josephine (Beth de Araújo) : un thriller psychologique qui part d’un traumatisme et interroge l’illusion de sécurité d’une famille.
  • At the Sea (Kornél Mundruczó) : retour au foyer après une cure, sobriété, vulnérabilité ; la famille comme lieu de réparation et de rechute.
  • Queen at Sea (Lance Hammer) : annoncé comme un film traversé par des questions d’agency et de consentement, sur fond de vieillissement et de dignité.
  • YO Love is a Rebellious Bird (Anna Fitch & Banker White) : documentaire sur l’amitié féminine — geste simple, presque frontal : affirmer que la relation, elle aussi, est un sujet politique.
  • Nightborn (Hanna Bergholm) : le conte sombre comme miroir des peurs collectives.

Ce choix est loin d’être neutre, car il place au centre des récits ce qui, partout, est disputé — les corps, la parole, la peur, la norme, la possibilité même de faire commun-auté.

Un équilibre assumé entre auteurisme et puissance d’attraction

La Berlinale 2026 ne joue pas la carte d’un entre-soi d’auteur. Elle construit une compétition capable de tenir la rampe médiatique : Amy Adams, Channing Tatum, Juliette Binoche, Sandra Hüller… tout en gardant des cinéastes de forme et des propositions moins “bankables”. Ce mix raconte une stratégie qui est réconcilier visibilité et exigence. Ce n’est pas seulement une concession au star-system : c’est une manière de financer symboliquement le reste. À Berlin, la star sert souvent de pont pour faire venir vers des films plus âpres — et pour rappeler que la salle est un lieu commun, pas un luxe de niche.

Tricia Tuttle, un cap culturel, mais aussi une réforme “écosystème”

Dans les entretiens et annonces, la direction de Tricia Tuttle (deuxième édition à la tête du festival) se lit comme un projet d’ensemble qui vise à recoller le marché et le public, renforcer l’impact des films au-delà de leur “moment berlinois”, soigner la présence de la presse, et surtout ramener une nouvelle génération en salle.

La mesure la plus parlante consiste en un tarif à 6 euros pour les 18–25 ans et une sélection transversale de sections. Ce n’est pas un gadget de communication, mais l’aveu que la bataille se joue aussi là, dans la capacité d’un grand festival à fabriquer de la cinéphilie comme on fabrique une pratique sociale.

Ce que la Berlinale 2026 promeut au fond : un humanisme de combat

Si l’on devait décoder le message global, il tiendrait en quelques phrases :

  • Le cinéma comme expérience collective : pas seulement des œuvres, mais un lieu où l’on s’assoit ensemble, où l’on dispute le réel.
  • La politique par le vécu : patriarcat, trauma, consentement, exil intérieur, liens familiaux ; la grande histoire vue depuis les corps.
  • La diversité comme méthode : non pas un décor, mais une manière de programmer des films qui ne pensent pas depuis un seul centre.
  • La survie de l’écosystème : circulation des films, articulation festival/marché/presse, accès des jeunes publics ; l’infrastructure devient une question artistique.

Le film d’ouverture, No Good Men de Shahrbanoo Sadat, annoncé comme une plongée dans une société profondément patriarcale, donne d’ailleurs le ton. Berlin ne veut pas seulement célébrer le cinéma, mais s’en servir comme d’un langage pour rappeler une responsabilité commune.

La liste des films en compétition (Ours d’or)

  • A New Dawn — Yoshitoshi Shinomiya
  • At the Sea — Kornél Mundruczó
  • À voix basse — Leyla Bouzid
  • Dao — Alain Gomis
  • Dust — Anke Blondé
  • Etwas ganz Besonderes — Eva Trobisch
  • Everybody Digs Bill Evans — Grant Gee
  • Gelbe Briefe — İlker Çatak
  • Josephine — Beth de Araújo
  • Kurtuluş — Emin Alper
  • Meine Frau weint — Angela Schanelec
  • Moscas — Fernando Eimbcke
  • Nina Roza — Geneviève Dulude-de Celles
  • Queen at Sea — Lance Hammer
  • Rose — Markus Schleinzer
  • Rosebush Pruning — Karim Aïnouz
  • Soumsoum, la nuit des astres — Mahamat-Saleh Haroun
  • The Loneliest Man in Town — Tizza Covi & Rainer Frimmel
  • Wolfram — Warwick Thornton
  • Wo Men Bu Shi Mo Sheng Ren — Anthony Chen
  • YO Love is a Rebellious Bird — Anna Fitch & Banker White
  • Yön Lapsi — Hanna Bergholm

À noter : le programme complet (horaires et salles) est annoncé pour le 3 février 2026 et d’autres films doivent encore être révélés progressivement.