Chloé Dabert prend la direction du Théâtre National de Bretagne à Rennes

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Chloé Dabert
Chloé Dabert, directrice du TNB de Rennes

Le 11 février 2026, le ministère de la Culture a officialisé la nomination de Chloé Dabert à la direction du Théâtre National de Bretagne (TNB), centre dramatique national de Rennes.

Chloé Dabert prendra ses fonctions le 1er janvier 2027. Elle succède à Arthur Nauzyciel.

Formée au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, Chloé Dabert a construit en une quinzaine d’années une trajectoire fortement identifiée avec une mise en scène précise, tendue, attentive aux rapports de forces et aux zones grises du réel, au service de textes qui interrogent la violence sociale, l’intime et le politique. En 2012, elle cofonde avec le comédien Sébastien Éveno la compagnie Héros-limite, installée en Bretagne, comme un ancrage autant qu’une déclaration d’intention.

Sa reconnaissance s’accélère avec Orphelins de Dennis Kelly, lauréat du festival Impatience en 2014, puis par une série de jalons qui la placent au cœur du paysage théâtral national. Artiste associée à de grandes maisons, elle signe en 2018 deux mises en scène marquantes, J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne de Jean-Luc Lagarce à la Comédie-Française et Iphigénie de Racine au Cloître des Carmes (Festival d’Avignon). Depuis 2019, elle dirige la Comédie de Reims (CDN) où elle a affirmé une ligne lisible, exigeante, et structurée par le compagnonnage.

Cette exigence a aussi été consacrée par la critique. Sa mise en scène du Firmament de Lucy Kirkwood (créée en 2022) a reçu le Grand Prix du Syndicat de la Critique 2023, distinction qui confirme une capacité à faire résonner, sur un plateau, les grandes questions collectives sans sacrifier l’émotion ni la complexité.

Chloé Dabert entend inscrire le TNB dans la continuité de ce qu’elle a mené à Reims, avec l’objectif d’en faire un lieu de création « ouvert et profondément structurant » pour les écritures théâtrales contemporaines. Autrement dit, un théâtre qui ne se contente pas d’accueillir, mais qui fabrique, accompagne, met en circulation, et assume d’être une matrice pour des textes, des formes, des signatures, des langages. Et on l’espère, aussi, pour les publics…

Le moteur annoncé de cette dynamique est un collectif d’artistes associés pensé comme un « ensemble complémentaire » et non comme une simple liste d’affinités. Les noms avancés dessinent une cartographie esthétique volontairement plurielle avec Lisaboa Houbrechts, Alexander Zeldin, Ingvild Aspeli, Lorraine de Sagazan, Joris Mathieu, Elsa Agnès et Alexis Mullard. La promesse est double : un dialogue entre disciplines et générations, et un axe international qui irrigue l’ensemble, au lieu d’être cantonné à quelques temps forts.

À cela s’ajoutent — selon le communiqué du ministère — des dispositifs de transmission et de création participative, conçus pour prolonger l’ambition artistique « au-delà des plateaux ». À Rennes, où le TNB a historiquement, malgré un repli ses dernières années, un rôle de locomotive (théâtre, école, circulation des artistes, relations européennes), le propos stratégique est faire du lieu un espace de partage des récits, de rencontre entre artistes et publics, et de circulation des œuvres, au plus près du territoire sans renoncer à l’ambition. Noble ambition qui trouvera, on l’espère bien, les moyens de se réalisr.

Le calendrier est désormais posé avec une prise de fonctions au 1er janvier 2027. D’ici là, Arthur Nauzyciel poursuit son mandat à la tête d’une institution dont l’identité dépasse le cadre du CDN car le TNB est aussi un lieu de création pluridisciplinaire (théâtre, danse, musique), avec un cinéma, un festival, et surtout une École supérieure d’art dramatique qui participe au rayonnement national de Rennes.

L’enjeu de la nomination est donc autant artistique qu’institutionnel. Comment renouveler la puissance d’entraînement d’une maison nationale implantée en région ? Il conviendra d’en renouvelant ses récits, ses méthodes et ses alliances. Le choix de Chloé Dabert — metteuse en scène et directrice de CDN, rompue aux équilibres entre création, accompagnement, répertoire contemporain et politique de troupe élargie — indique autant une volonté de continuité, qu’une inflexion vers un TNB pensé comme plateforme structurante des écritures et des formes d’aujourd’hui. Ce qui est en phase avec l’air du temps et une équipement rennais sans doute en recherche d’un nouveau souffle.

Ce changement de direction se lit, pour une partie du public rennais, comme l’occasion d’ouvrir un nouveau cycle. Car si Arthur Nauzyciel laisse l’image d’un artiste doté d’une vision, le travail accompli à la tête du TNB apparaît plus mitigé à plusieurs observateurs, au plan programmatique et directionnel comme au plan du public. L’institution n’a pas pleinement réussi, durant ses mandats, à élargir et diversifier ses publics — notamment en direction des catégories populaires, des périphéries, et d’une jeunesse qui, souvent, regarde de moins en moins vers le TNB.

Cette question dépasse d’ailleurs le seul cas rennais. Elle renvoie à la divergence grandissante entre certaines grandes institutions culturelles — et, plus largement, plusieurs équipements placés sous l’ombre portée de l’État via le ministère de la Culture — et de jeunes (et aussi désormais moins jeunes) générations qui se reconnaîssentt moins spontanément dans leurs codes, lexiques, rythmes, tarifs, esthétiques, conceptions parfois hors-sol, mais aussi dans l’idée même de légitimité culturelle telle qu’elle s’est construite (ou égarée) dans les récentes décennies.

Dans ce contexte, l’arrivée de Chloé Dabert est attendue comme un possible point d’inflexion. Non pas une « démocratisation de façade » – cette spécialité où la France est devenue une metteuse en scène sans équivalent, – mais une politique de relation et de présence, une manière de refaire du TNB ce lieu habitable, par des publics qui s’en sentent aujourd’hui éloignés. Espérons que l’orientation annoncée — collectif d’artistes associés, dispositifs de transmission, créations participatives, ouverture au territoire — ne restera pas une énième répétition du vocabulaire institutionnel et de cette trousse à éléments de langage qui ne convainc plus grand monde, surtout pas les jeunes générations, mais deviendra une réalité tangible sous forme d’un théâtre où la jeunesse ne se sent pas invitée à regarder, mais à entrer, à comprendre, à débattre, à pratiquer, à se projeter.

La composition du collectif d’artistes associés donne une première clé de lecture avec un goût pour des écritures scéniques où l’éthique de la représentation compte autant que la forme, où le social et l’intime se contaminent, où la scène devient un laboratoire. À Rennes, cela pourrait produire un « effet TNB » concret avec plus de coproductions structurées, une circulation européenne renforcée, et un tissu de transmission au long cours — en lien avec l’école, les artistes invités, et les publics. On l’espère ardemment.

Reste, évidemment, la question décisive et la réponse concrète : comment cette vision se traduira dans une saison, dans des budgets, dans des équipes, des choix de programmation et d’accompagnement. Mais la nomination, en elle-même, dessine déjà une orientation en accentuant le rôle de fabrique du TNB et non de simple vitrine où se retraitent des formes esthétiques et idéologiques standardisées jusqu’à l’auto-stérilisation. Rennes va-t-elle devenir un point de passage majeur – autrement dit, adulte, mûr, à l’écoute d’une France et d’un monde en pleine recomposition, animé d’une énergie nouvelle, novatrice et communicative – des écritures contemporaines en France et en Europe ? Acceptons-en l’augure.

Nicolas Roberti
Nicolas Roberti est passionné par toutes les formes d'expression culturelle. Docteur de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, il étudie les interactions entre conceptions spirituelles univoques du monde et pratiques idéologiques totalitaires. Conscient d’une crise dangereuse de la démocratie, il a créé en 2011 le magazine Unidivers, dont il dirige la rédaction, au profit de la nécessaire refondation d’un en-commun démocratique inclusif, solidaire et heureux.