Explosion de la bulle NFT. Fin de la bourse des signes et du désir mimétique

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Explosion de la bulle NFT. Fin de la bourse des signes et des désirs mimétiques
Explosion de la bulle NFT. Fin de la bourse des signes et des désirs mimétiques

La courte épopée des NFT a quelque chose de carnavalesque et de sérieux à la fois. Un mélange d’euphorie spéculative, de désir social, d’avant-gardisme proclamé, de grammaire technologique et de fièvre symbolique.

À première vue, l’affaire semblerait grotesque. Des images vendues à des prix absurdes, des singes grimés transformés en étendards de réussite, des certificats de propriété numérique achetés comme jadis on se disputait des parcelles d’or ou des bulbes de tulipe. Mais ce serait une erreur de n’y voir qu’un épisode ridicule du capitalisme tardif. Les NFT ont été beaucoup plus que cela. Ils ont constitué, pendant un moment, un miroir grossissant de nos sociétés numériques. Un théâtre où se sont noués l’argent, le prestige, la distinction, la peur de rater l’avenir et, surtout, ce vieux moteur humain qu’est le désir de désirer comme les autres.

Car au fond, que vendait-on avec les NFT ? Pas seulement un fichier, ni même simplement un titre enregistré sur une blockchain. On vendait une place. Une place imaginaire, certes, mais hautement convoitée. Celle de l’éclaireur, du visionnaire, du pionnier, de celui qui entre dans le futur avant la foule. Acheter un NFT, au plus fort de la vague, c’était rarement faire l’acquisition d’un simple objet numérique. C’était acheter la sensation d’être en avance sur son temps. C’était s’offrir une identité de précurseur.

NFT : les chiffres de la déflagration

  • –90 % : chute des volumes d’échanges entre le pic de 2021-2022 et 2026
  • –75 %  : baisse moyenne des prix sur de nombreuses collections
  • –90 % : effondrement des revenus créateurs (royalties) sur certaines plateformes
  • 2,5 millions → 0,7 million : recul du nombre d’acheteurs actifs
  • Illiquidité massive : une majorité de NFT ne trouvent plus preneur

Le signe plus que la chose

Le trait le plus fascinant du NFT est peut-être là. Il ne valait pas tant par ce qu’il était que par ce qu’il signalait. Sa matière importait moins que son rayonnement. Son contenu visuel, souvent interchangeable, comptait parfois bien moins que la fonction sociale qu’il remplissait. Il servait à dire : je suis dedans. Je comprends. J’ai vu venir. Je fais partie de ceux qui ne subissent pas le monde qui arrive, mais l’habitent déjà.

Dans les économies anciennes du luxe, les objets rares tiraient leur valeur de leur matière, de leur fabrication, de leur histoire, de leur rareté tangible. Ici, la rareté était d’un autre ordre. Elle était codée, certifiée, mais surtout mise en scène. Elle n’existait pleinement que reconnue. Un NFT n’était pas rare comme un diamant est rare. Il était rare comme un mot de passe social peut l’être, comme un signe de ralliement, comme un badge d’appartenance à une tribu persuadée d’avoir quelques longueurs d’avance.

C’est en cela que le phénomène fut profondément sémiologique. Il ne s’agissait pas d’une simple économie de l’objet, mais d’une économie du signe. Le NFT fonctionnait comme une unité de prestige circulant dans l’espace numérique. Il était moins acheté pour être contemplé que pour être montré, moins désiré pour lui-même que pour la place qu’il permettait d’occuper aux yeux des autres.

L’argent, oui, mais l’argent transfiguré en distinction

On pourrait croire que cette histoire n’a été qu’affaire d’appât du gain. Ce serait trop simple. Bien sûr, l’argent était partout. Le rêve de la plus-value rapide, l’espoir de « minter » tôt puis de revendre haut, la promesse d’un enrichissement fulgurant ont irrigué tout l’écosystème. Mais l’argent, ici, n’agissait jamais seul. Il était inséparable d’un autre désir, plus trouble, plus ancien peut-être, celui de la distinction.

Thorstein Veblen avait montré que certaines consommations ne servent pas d’abord à satisfaire un besoin, mais à afficher un rang. Elles sont honorifiques. Elles signalent. Elles classent. Avec les NFT, cette logique s’est déplacée du monde matériel vers les interfaces. Il ne s’agissait plus d’exhiber une montre, une voiture ou une villa, mais un wallet, un avatar, une capture d’écran, un historique d’achat. L’ostentation n’a pas disparu. Elle a changé de décor. Elle s’est installée dans les flux, les profils, les réseaux, les salons Discord, les communautés Telegram, les posts triomphants sur X ou Instagram. Le NFT n’était donc pas seulement un actif. Il était un accessoire de visibilité. Une manière de transformer son capital économique en capital symbolique. Une façon de faire de l’argent un langage. Ou mieux encore, de faire parler l’argent dans le dialecte de l’avant-garde.

La distinction à l’âge numérique

Pierre Bourdieu aurait sans doute regardé le phénomène avec un mélange d’amusement et de gravité. Car tout y est. Le goût comme opérateur de classement. Le capital culturel déguisé en flair technologique. La lutte pour la légitimité dans un champ nouveau. L’effort constant pour faire passer une préférence pour une supériorité.

Le monde NFT a été, à sa manière, une aristocratie provisoire. Une aristocratie sans titres anciens, sans châteaux, sans lignées, mais non sans codes. Il fallait savoir parler, savoir repérer, savoir appartenir. Comprendre les projets, lire les signaux, identifier les bonnes communautés, distinguer la collection morte du projet prometteur. Tout un vocabulaire, tout un théâtre de l’initiation, tout un cérémonial de l’accès se sont mis en place.

Ce qui se jouait là n’était pas seulement financier. C’était une guerre des légitimités. Le NFT permettait de faire croire que l’on réunissait en sa personne plusieurs vertus contemporaines hautement valorisées : audace, intelligence, plasticité, esprit du temps, capacité d’anticipation. L’acheteur n’acquérait pas seulement un jeton. Il achetait une version rehaussée de lui-même.

Le désir emprunte toujours le visage d’autrui

Mais pour comprendre pourquoi la machine s’est emballée si vite, il faut aller plus loin encore. Il faut quitter l’économie stricte pour entrer dans l’anthropologie du désir. C’est là que René Girard devient précieux. Son intuition majeure est connue : nous ne désirons jamais seuls. Nous désirons à travers les autres. Nous désirons ce qu’ils désignent, ce qu’ils valorisent, ce qu’ils possèdent. Le désir n’est pas souverainement autonome, il est mimétique.

Or, le NFT a été une merveilleuse machine à fabriquer du désir mimétique. On n’achetait pas seulement un objet parce qu’il paraissait beau ou prometteur. On l’achetait parce qu’il était déjà investi par le désir d’autrui – il circulait, il brillait, il semblait faire de ses détenteurs des êtres plus aigus, rapides, branchés, proches de l’avenir que le commun des mortels. Postmodernes.

Ce n’est pas seulement l’objet que l’on désirait, mais la position de celui qui le possédait. Le NFT n’était souvent qu’un intermédiaire. Car ce qui était véritablement convoité était la figure du précoce, du visionnaire, du chanceux génial, du riche intelligent. L’objet numérique servait de passerelle vers une identité fantasmée. On voulait le jeton, certes, mais surtout ce que le jeton semblait dire de son propriétaire.

C’est pourquoi la bulle fut si violente. Le désir de profit y rencontrait le désir de ressemblance. Et le désir de ressemblance y rencontrait, à son tour, le désir de distinction. Chacun voulait rejoindre le cercle, mais s’y distinguer. Imiter les gagnants, tout en paraissant plus lucide que les autres imitateurs. Suivre, mais avec l’illusion d’ouvrir la voie. Ce paradoxe a nourri une dynamique presque irrésistible.

Une inflation du prestige

Ce que les NFT ont rendu visible, c’est une vérité embarrassante de notre époque. Nous vivons de plus en plus dans des mondes où la valeur dépend moins de la substance des choses que de la densité des regards qui s’y posent. Le prestige n’est plus un supplément ; il devient la matière même de l’échange. La visibilité, la désirabilité, la circulation du signe composent un marché à part entière. Or, un tel marché est structurellement instable. Dès lors que le signe vaut parce qu’il est vu, et qu’il est vu parce qu’il vaut, on entre dans une boucle autoréférentielle. Le prix devient message, le message devient preuve, la preuve devient désir, le désir devient hausse de prix. Tout se renforce, s’accélère, jusqu’au moment où le mouvement s’épuise de lui-même.

Car le prestige obéit à une loi redoutable : plus il se démocratise, plus il se dévalue. Plus l’avant-garde se massifie, moins elle peut se vivre comme avant-garde ; plus chacun veut afficher qu’il appartient à une élite d’initiés, plus l’élite s’élargit, se trouble, se vulgarise. À un certain point, ce qui devait distinguer commence à uniformiser. A force de répéter ces conduites, les codes se figent, les signes prolifèrent – L’exception devient routine. Enfin, la fièvre retombe.

Les NFT ont ainsi connu une véritable inflation symbolique. Trop de collections, de discours, de promesses. Trop de gens voulant à la fois gagner de l’argent, paraître intelligents et se hisser dans la hiérarchie invisible des êtres « déjà d’après ». Le système s’est saturé de lui-même. À force de fabriquer du prestige, il a produit une surabondance de prestige, donc une chute de sa valeur.

La mise en marché de l’avant-garde

L’un des aspects les plus troublants du phénomène est d’avoir transformé l’avant-garde en produit de consommation. Longtemps, l’avant-garde fut ce qui inquiétait, dérangeait, expérimentait en marge, souvent sans garantie de reconnaissance. Avec les NFT, elle est devenue un argument de vente. On ne demandait plus au public de risquer l’inconfort d’une vraie rupture mais d’acheter immédiatement le sentiment flatteur d’être du côté de la rupture. C’est là un tournant profond. Le capitalisme numérique vend des biens, des expériences, mais aussi des positions dans le temps symbolique. Il commercialise le sentiment d’avoir un pas d’avance. Il transforme l’impatience historique en marchandise portable.

Le NFT a été l’un des véhicules parfaits de cette opération. Il a permis de faire tenir dans un même geste l’argent, le style, le récit de soi, la preuve publique de son flair et la croyance en une modernité personnelle supérieure. Il a mis en circulation des actifs qui étaient aussi des emblèmes. En cela, il fut moins un objet technique qu’un condensé social.

Pourquoi tout cela devait se fissurer

On comprend alors que le reflux du marché n’a rien d’un simple accident. Une économie fondée à ce point sur la croyance partagée, la projection de prestige et la rivalité mimétique ne pouvait pas se maintenir indéfiniment à son niveau d’excitation maximal. Quand la promesse de gain se brouille, quand l’avant-garde perd de son éclat, quand de nouveaux récits accaparent l’attention, le charme se défait. Et avec lui se retire une grande partie de la valeur. Ce qui s’effondre alors n’est pas seulement le prix des actifs, mais le dispositif de croyance qui les portait. Le NFT cesse d’apparaître comme la preuve d’une clairvoyance ; il est même susceptible de devenir, en sens inverse, le stigmate d’une crédulité collective. Toute bulle connaît ce retournement cruel. Ce qui fut signe d’élection devient indice de naïveté.

Mais ce serait une erreur de conclure que l’épisode ne fut qu’une parenthèse absurde. Les NFT ont eu une valeur de révélation. Car ils ont montré à nu ce que beaucoup d’autres marchés, beaucoup d’autres scènes sociales dissimulent encore sous des formes plus respectables. Ils ont exhibé la manière dont la richesse cherche toujours à se faire reconnaître comme légitime, dont la distinction cherche toujours à se monnayer, dont le désir humain s’accroche aux objets pour mieux courir vers les autres. Ils ont été le marché total du signe. Une bourse où l’on échangeait à la fois des jetons, des rêves d’argent, des promesses d’appartenance et des fragments d’aura. Une machine où le prestige circulait comme une matière première, une liturgie du futur immédiat et une leçon sévère au sujet de notre présent.

Car si les NFT ont tant fasciné, c’est qu’ils n’étaient pas une anomalie. Ils poussaient jusqu’à l’incandescence une logique déjà diffuse : celle d’un monde où l’on veut moins posséder que signifier, moins jouir que montrer, moins être riche que paraître, à travers la richesse, plus lucide que les autres. En cela, la bulle NFT n’a pas seulement raconté une folie financière. Elle a mis à nu un trait central du capitalisme numérique : il ne marchandise pas seulement les choses, mais aussi les signes, les postures et les promesses d’exception. Il vend moins des objets qu’une élection imaginaire dans le regard des autres, au miroir d’un désir de reconnaissance devenu, pour beaucoup, une manière d’exister.

Gaspard Louvrier
Gaspard Louvrier explore les frontières mouvantes de la recherche, des technologies émergentes et des grandes avancées du savoir contemporain. Spécialiste en histoire des sciences, il décrypte avec rigueur et clarté les enjeux scientifiques qui traversent notre époque, des laboratoires aux débats publics.