Réseaux sociaux, l’interdiction aux moins de 15 ans ou le retour du droit face à l’économie de l’exposition

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La France s’apprête à franchir un seuil politique net. Il s’agit de rendre illégal l’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs de moins de 15 ans, avec une entrée en vigueur annoncée au 1er septembre 2026. Le vote du 26 janvier 2026 à l’Assemblée nationale n’a rien d’un détail technique. C’est une tentative de réintroduire du droit, donc du commun, dans un espace construit comme une zone de non-responsabilité où l’on a longtemps laissé des plateformes organiser la vie psychique, relationnelle et attentionnelle des adolescents au nom de la « liberté ».

Il faut le dire simplement. Les réseaux sociaux ne sont pas de simples outils. Ce sont des machines à orienter par le fil algorithmique, à rendre dépendant par la récompense variable, à mettre en scène par la comparaison permanente, puis à monétiser par la publicité et l’influence. Le design y contribue de manière très concrète, avec les notifications qui rappellent à l’ordre, le scroll infini qui supprime la fin, et les métriques qui transforment chaque geste en score. Les moins de 15 ans n’ont pas à servir de combustible à cette économie-là.

Pourquoi 15 ans ? Parce qu’à cet âge-là, le problème n’est pas « l’intelligence », mais la vulnérabilité

Le débat rate sa cible quand il se réduit à une opposition caricaturale entre « parents responsables » et « État nounou ». La question réelle est plus froide, car elle revient à demander quel niveau de vulnérabilité une société accepte d’exposer à des systèmes conçus pour maximiser le temps de présence. Avant 15 ans, les adolescents entrent dans l’arène du regard social avec une intensité maximale, au moment même où l’identité se fabrique encore dans l’instabilité, l’essai, l’imitation, l’emportement et le besoin d’appartenance. C’est aussi l’âge collège, où la dynamique de groupe peut basculer vite, et où l’humiliation publique devient un carburant redoutable.

Dans cette période, l’architecture des réseaux sociaux agit comme un accélérateur. Il accélère les rumeurs, le harcèlement, la sexualisation précoce, les normes esthétiques, les défis et l’auto-surveillance. L’argument « ils y sont de toute façon » ne tient plus, puisque le droit redevient légitime quand un phénomène est massif et nocif, comme pour l’alcool, le tabac, certains contenus ou certains lieux. Et même si le contournement ne disparaîtra pas, une règle d’âge change l’équation, car elle augmente fortement le coût de l’accès et déplace enfin la responsabilité vers les plateformes. La liberté d’un enfant n’est pas la liberté d’une plateforme.

Ce que dit le texte : une interdiction, mais aussi une reprise en main de la responsabilité

Le texte adopté en première lecture ne se contente pas d’un slogan. Il trace plusieurs lignes intéressantes, et il précise aussi ce qu’il ne vise pas.

  • Interdiction d’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans (inscrite dans la LCEN), avec une entrée en vigueur au 1er septembre 2026. Pour les comptes existants avant cette date, l’application intervient après un délai de quatre mois.
  • Le texte exclut explicitement certains services, notamment les encyclopédies en ligne, des répertoires éducatifs ou scientifiques et les plateformes de développement et de partage de logiciels libres. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une interdiction d’Internet.
  • ARCOM en vigie du respect de l’interdiction, dans le cadre du Digital Services Act, y compris pour les plateformes établies dans d’autres États membres.
  • Un point décisif, trop peu commenté. Lorsqu’une plateforme hiérarchise et suggère des contenus à un mineur par profilage, elle peut se voir reconnaître une responsabilité accrue, dès lors que la mise en avant procède d’un choix de hiérarchisation, donc d’une logique qui rapproche le service d’une fonction éditoriale.
  • Interdiction de la publicité en faveur des réseaux sociaux lorsqu’elle est destinée spécifiquement aux mineurs, y compris via influenceurs et partenariats.
  • Obligation d’une mention dans la promotion par influence commerciale, avec la formule « produits dangereux pour les moins de quinze ans », claire et lisible.

Autrement dit, la France ne dit pas seulement « les moins de 15 ans dehors ». Elle commence aussi à dire aux plateformes que leurs recommandations ne sont pas un phénomène naturel. Ce sont des choix, et ces choix appellent des responsabilités.

« Oui, mais on va devoir vérifier l’âge de tout le monde » : le vrai point de friction, et le vrai test démocratique

Une interdiction sans contrôle reste une fiction. Le nœud devient celui-ci, à savoir comment vérifier l’âge sans construire une société du flicage. Le texte fixe le principe et la date d’entrée en vigueur. Le déploiement concret de la vérification d’âge, lui, dépendra des décrets, des standards techniques et du rapport de force avec les plateformes. Dans le débat public, un calendrier est évoqué, avec une vérification à partir de septembre 2026 pour les nouveaux comptes, puis une généralisation avant la fin de l’année. La doctrine mise en avant repose sur l’idée de « double anonymat », avec un tiers de confiance qui atteste l’âge sans divulguer l’identité au réseau social.

La bonne position n’est ni le déni, ni l’enthousiasme naïf. La bonne position est politique. Si la vérification d’âge devient un passage obligé, alors elle doit être encadrée, auditée et conçue pour minimiser la donnée. L’Europe travaille déjà sur des briques techniques qui préservent la vie privée, tandis que la France teste des pistes, dont France Identité est parfois citée. Il faut tenir une ligne claire. Protéger les mineurs ne doit pas devenir un prétexte à l’identification généralisée. C’est précisément parce que l’objectif est juste qu’on doit être intraitable sur les moyens.

WhatsApp, jeux vidéo, messageries : une confusion entretenue

Une partie de l’inquiétude vient d’un brouillard volontaire, avec les mêmes refrains, « on va interdire WhatsApp » ou « on va interdire les jeux vidéo ». Dans les faits, tout dépend de la qualification juridique. Est-on face à un service de réseau social, avec fil public, recommandation, mise en avant et viralité, ou à une messagerie principalement interpersonnelle ? Beaucoup de services hybrides brouillent les frontières, et c’est précisément pour cela que la loi doit être précise et que les régulateurs doivent être solides. La ligne pertinente n’est pas l’écran, mais la fonctionnalité, autrement dit le fil public, la recommandation, la viralité et les métriques, bref l’organisation industrielle de la visibilité. Mais le cœur du sujet ne change pas. Ce qui abîme, c’est l’économie de la recommandation et de la comparaison de masse, pas l’échange privé avec ses proches, ni le jeu en tant que tel.

Une désunion européenne… mais une bascule culturelle mondiale

Le débat français s’inscrit dans un mouvement plus large. L’Australie a déjà fixé une interdiction sous 16 ans, et plusieurs pays européens avancent à des rythmes différents. La « désunion » apparaît parce que les âges varient, parce que les mécanismes divergent et parce que les plateformes jouent de ces fractures. Pourtant, une tendance se dessine, celle d’un âge légal réel, donc opposable, et non d’une simple clause d’utilisation ignorée par tout le monde. La France, en poussant un seuil à 15 ans, fait un choix discutable sur la marge, puisque l’on peut défendre 16 ou 14. Elle défend néanmoins une idée fondatrice. Un mineur n’est pas un utilisateur comme un autre. La société a le droit, et même le devoir, de protéger sa zone la plus exposée à l’emprise.

Ce que l’interdiction doit déclencher : un après, pas un coup de menton

Interdire avant 15 ans ne suffira pas si l’on ne construit pas un « après » crédible. Trois chantiers, au minimum, doivent suivre.

  • Une offre d’alternatives, avec culture, sport, lieux tiers, médiathèques, pratiques collectives, et du numérique non toxique, par exemple la création, le code, la photo, le montage, la radio et le jeu encadré.
  • Une éducation au numérique qui ne soit pas un sermon, mais une lecture des mécaniques, avec publicité, influence, algorithmes, mises en scène, rumeurs, consentement et données.
  • Une responsabilité industrielle, avec recommandations auditables, publicité vraiment encadrée, design moins addictif, et sanctions effectives quand le modèle économique dépend de la surexposition des mineurs.

La question, au fond, est celle-ci. Voulons-nous que l’entrée dans l’adolescence se fasse sous la loi du marché de l’attention ? Ou voulons-nous réaffirmer une idée plus ancienne, mais plus humaine, selon laquelle la croissance psychique a besoin de seuils, de lenteur, de protection, et d’un droit qui dit « pas maintenant » quand l’industrie dit « tout de suite » ?

Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, ce n’est pas punir la jeunesse. C’est cesser de la livrer.

Et pourquoi ne pas aller plus loin, jusqu’à une interdiction pour tous les mineurs, comme pour la pornographie ?

La comparaison choque, mais elle éclaire. Dans les deux cas, il s’agit moins d’un “contenu” isolé que d’une industrie du regard qui pousse à la surexposition, à la mise en scène et à la consommation compulsive, avec son lot de violence symbolique, d’humiliations et d’images qui colonisent le désir et la perception de soi. La comparaison n’est pas pénale, elle est structurale, puisqu’elle vise l’économie de l’exposition plutôt qu’une équivalence de contenus. Les réseaux sociaux, dans leur forme dominante, avec fil infini, recommandation et compétition des corps portée par l’économie de l’influence, fabriquent une porncam diffuse où l’on apprend très tôt à se regarder comme un objet, à s’évaluer, à se vendre, à se haïr parfois. L’obscène n’est pas seulement ce qui “montre trop”. C’est aussi ce qui met hors-scène l’intériorité, la pudeur, la lenteur et le droit de grandir sans se livrer. Reste une objection décisive. Tout réseau n’est pas pornographique, et une interdiction générale priverait aussi des adolescents d’outils de lien, d’entraide et d’expression. La vraie ligne de crête consiste donc à viser d’abord l’architecture addictive et la recommandation publique, ce qui rend l’emprise massive, plutôt que toute forme de sociabilité numérique.