Classée dès 1840 au titre des Monuments historiques, la Roche aux Fées, à Essé (Ille-et-Vilaine), est l’un des plus grands dolmens d’Europe. Ses 41 dalles de schiste, savamment disposées, composent un chef-d’œuvre de l’architecture funéraire néolithique, orienté selon le lever du soleil au solstice d’hiver. Un monument unique, chargé de mythes et de rites, qui attire chaque année près de 25 000 visiteurs.
Mais derrière son aura millénaire, le site se trouvait, depuis plusieurs mois, au cœur d’une controverse vive : associations locales, élus et services de l’État s’affrontaient autour d’un projet d’aménagement touristique porté par Roche-aux-Fées Communauté (RAFcom). Nouveau rebondissement : ce “second projet” est désormais abandonné.
Le tournant : le permis d’aménager retiré, le projet abandonné
Fin décembre 2025, les opposants annoncent une décision majeure : la commune d’Essé a retiré le permis d’aménager et Roche-aux-Fées Communauté a décidé d’abandonner le projet. Le Tribunal a transmis cette décision au conseil des associations : le permis “disparaît de l’ordonnancement juridique”, et la juridiction demande désormais si les requérants souhaitent se désister, faute de litige encore en cours.
Pour les associations mobilisées depuis 2022, c’est une victoire nette : le recours gracieux puis contentieux aura pesé, au point de conduire les porteurs du projet à reculer. Elles saluent au passage le travail de leur avocat, Me Enzo Semino (barreau de Rennes), qui les informait que le retrait du permis entraînait, au plan juridique, l’obtention du résultat recherché.
Retour sur un projet qui divisait profondément le territoire
Le plan d’aménagement contesté prévoyait notamment la création d’un parking relais d’été dans une prairie attenante, l’extension du stationnement existant (de 15 à 33 places), l’installation de bornes de recharge pour véhicules électriques et de nouveaux cheminements. Objectif affiché : faire grimper la fréquentation annuelle de 25 000 à 35 000 visiteurs.
Pour RAFcom, il s’agissait d’un projet de valorisation culturelle et paysagère. Pour les opposants, il relevait d’une marchandisation d’un site sacré et d’une transformation matérielle jugée trop brutale pour un monument de plus de cinq millénaires.
Les recours des associations : « un monument en péril »
Avant l’abandon, les associations patrimoniales et environnementales avaient multiplié les démarches. Après un recours gracieux (21 juin 2025), elles avaient saisi la CADA (18 août 2025), dénonçant l’absence de plusieurs pièces jugées essentielles dans le dossier de Permis d’Aménager.
Elles pointaient notamment :
- l’absence d’étude du sous-sol, pourtant demandée par le Préfet dès 2010 et réclamée par l’Architecte des Bâtiments de France ;
- le risque d’aggravation des fissures du dolmen avec l’augmentation des flux routiers sur la RD341 (cars de touristes, camions de 38 tonnes) ;
- la construction d’un parking en zone humide inondable ;
- la disparition possible d’arbres et de haies classés, sans étude de compensation ;
- des dégradations récentes sur les pierres, constatées par le Département en juin et août 2025.
Et maintenant : restaurer, protéger, apaiser
L’abandon du projet ne ferme pas le dossier : il le déplace. Les associations insistent sur l’urgence d’une préservation active et d’une restauration du monument, évoquant des fissures profondes et récentes. Une piste est désormais ouverte : la Fondation du patrimoine se dit prête à étudier un dossier, à condition qu’une demande soit déposée par le propriétaire du site, à savoir la commune (et donc le maire d’Essé).
Autre enjeu immédiat : la RD341, qui traverse le hameau, reste au cœur des inquiétudes. Les habitants auraient sollicité le président du Département afin d’obtenir une limitation du tonnage et de la vitesse sur cet axe, perçu comme un facteur aggravant pour les vibrations et la fragilité du dolmen.
Une mobilisation qui change le rapport de force
La Roche aux Fées devient, plus que jamais, un cas d’école breton : comment protéger un monument majeur tout en accueillant le public sans le convertir en simple “produit” touristique ? Cette fois, le rapport de force a tranché : le permis est retiré, le projet est abandonné, et les collectivités devront, si elles reviennent un jour à un aménagement, le faire sur une base plus sobre, plus documentée, et plus respectueuse de la vulnérabilité du site.
Reste enfin une question de fond, jamais refermée : la Roche aux Fées, souvent qualifiée de “patrimoine de l’humanité” par ses défenseurs, mérite-t-elle une démarche plus ambitieuse de reconnaissance et de protection au long cours au-delà des arbitrages locaux ?
