Les 5, 6 et 7 juin 2026, Carmen de Georges Bizet sera présentée à La Passerelle, à Saint-Brieuc, dans une production du Labopéra Saint-Brieuc Bretagne.
Porté par le chef d’orchestre Sébastien Taillard, avec la mezzo-soprano briochine Antonine Vernotte dans le rôle-titre, le projet entend faire de l’opéra non un monument réservé aux initiés, mais une œuvre vivante, collective, populaire et exigeante.
Carmen fait partie des ces biens collectifs que tout le monde connait ou croit connaître – quelques airs célèbres, une bohémienne libre, un soldat jaloux, un torero, Séville, la passion, la mort. Or, cette célébrité peut aussi faire écran. À force d’être devenue un mythe, Carmen risque d’être réduite à ses signes extérieurs, à ses refrains, à ses clichés. C’est précisément contre cette réduction que le Labopéra Saint-Brieuc Bretagne entend travailler. La production sera donnée à La Passerelle, scène nationale de Saint-Brieuc, le vendredi 5 juin 2026 à 20h, le samedi 6 juin à 20h et le dimanche 7 juin à 16h. L’opéra sera chanté en français dans une version pensée pour être accessible sans renoncer à l’ambition artistique.

Une fabrique coopérative plutôt qu’une simple production lyrique
Le Labopéra Saint-Brieuc Bretagne appartient au réseau national de La Fabrique Opéra, fondé sur une idée simple et forte. Monter un opéra avec des professionnels, bien sûr, mais aussi avec les forces d’un territoire. Lycéens, apprentis, choristes amateurs, enseignants, bénévoles, techniciens, entreprises mécènes, artistes et musiciens y participent ensemble. L’œuvre n’arrive pas comme un objet importé. Elle se fabrique localement, par étapes, par métiers, par rencontres.
Pour cette Carmen, plus de 150 lycéens et apprentis de filières professionnelles sont associés à la création des costumes, des décors et à différents aspects techniques du spectacle. Une centaine d’entre eux s’investissent depuis le début de l’année scolaire 2025-2026. Le travail réalisé autour des costumes s’inscrit notamment dans l’épreuve du « chef-d’œuvre », nécessaire à l’obtention du CAP et du baccalauréat professionnel. Environ 600 collégiens briochins rencontreront également les équipes artistiques durant l’année, tandis que 65 choristes amateurs du territoire répètent au Conservatoire de Saint-Brieuc pour rejoindre la production finale.
À cette fabrique locale s’ajoutent 47 musiciens professionnels, tous basés et actifs en Bretagne, ainsi que 9 solistes recrutés parmi une centaine de candidats venus de France, d’Allemagne, de Belgique et de Suisse. Le modèle n’est donc pas celui d’un spectacle scolaire amélioré, ni celui d’une animation culturelle périphérique. C’est bien une production lyrique, mais dont la fabrication devient elle-même un acte de transmission.

Sébastien Taillard, retour à Saint-Brieuc
À l’origine du projet, Sébastien Taillard porte une histoire personnelle avec Saint-Brieuc. « Je suis né à Saint-Brieuc, et je n’ai quitté la ville qu’après le bac pour mes études », rappelle le chef d’orchestre. C’est là qu’il découvre la musique, au conservatoire, auprès de « professeurs engagés et passionnés ». Plusieurs années plus tard, après s’être spécialisé dans la direction d’orchestre, il voit dans la création d’un opéra coopératif et accessible « un excellent moyen de participer à la vie culturelle du territoire, tout en lui rendant un peu de ce qu’il m’a donné ».
Il s’agit de faire revenir l’opéra vers un territoire qui l’a formé, mais aussi d’inventer une manière de le partager avec celles et ceux qui n’auraient pas forcément osé pousser la porte d’une maison d’opéra. Saint-Brieuc ne reçoit pas seulement une œuvre, la ville la construit.
Pour Sébastien Taillard, le cliché le plus tenace autour de l’opéra demeure « l’idée que l’on va s’ennuyer pendant 3h ». On imagine, dit-il, un art poussiéreux, qui exigerait des codes précis. Or l’expérience attendue est beaucoup plus simple. Il s’agit de venir, de se laisser porter par une histoire, par les émotions de la musique, par la présence physique de l’orchestre, des solistes et des chœurs. « Il faut donc à peu près les mêmes codes que lorsqu’on se décide d’aller voir un bon film, sauf que là les sensations sont décuplées par le spectacle en direct. »
Carmen en 2026, une œuvre populaire mais pas banale
Pourquoi Carmen en 2026 ? Parce que l’œuvre, créée en 1875 à l’Opéra-Comique de Paris, continue de parler du présent. Sébastien Taillard veut revenir au plus près de la partition de Georges Bizet, dans une version proche de l’opéra-comique d’origine. Les récitatifs d’Ernest Guiraud, ajoutés après la création, sont supprimés afin de préserver l’esprit dramatique et dialogué de l’œuvre. L’objectif est clair. Retrouver la nervosité, la lisibilité, la puissance théâtrale de Carmen.
« Beaucoup de personnes connaissent des airs célèbres de Carmen, parfois même sans savoir qu’ils viennent de cet Opéra », observe Sébastien Taillard. Mais entendre l’œuvre entière change tout. Les airs connus ne sont que « la partie émergée de l’iceberg ». C’est dans la durée du spectacle que l’opéra déploie sa force, au-delà de la séduction immédiate de ses mélodies.
Reste la question du sens. Carmen n’est pas seulement un drame de la passion. C’est aussi une œuvre sur la liberté, l’emprise et la violence de possession. Sébastien Taillard le formule sans détour. Don José n’accepte pas que Carmen le rejette, qu’elle soit libre, qu’elle en aime un autre. « Il la tue, c’est un féminicide. » Le livret n’a pas changé depuis le XIXe siècle, mais notre lecture, elle, s’est déplacée. Ce qui pouvait apparaître en 1875 comme la punition d’une femme jugée immorale se lit aujourd’hui comme la tragédie d’une liberté insupportable à l’ordre masculin.
Là se trouve sans doute l’une des raisons de la permanence de Carmen. L’œuvre est populaire, mais elle n’est pas confortable. Elle séduit, puis elle inquiète. Elle fait chanter la liberté, puis montre le prix que la société peut lui faire payer.

Antonine Vernotte, une Carmen humaine plutôt qu’une femme fatale
Dans cette production, Carmen sera interprétée par Antonine Vernotte, mezzo-soprano originaire de Saint-Brieuc. Pour elle aussi, le retour au territoire briochin a une portée intime. « J’ai beaucoup aimé grandir à Saint-Brieuc, j’y reviens souvent et y reste très attachée. C’est une grande joie de pouvoir participer au Labopéra de Saint-Brieuc et de faire vivre une musique qui me passionne sur le territoire qui m’a vu grandir. »
Face à un rôle aussi célèbre, la chanteuse refuse les images trop simples. Carmen a été tant de fois représentée, commentée, fantasmée, qu’il faut d’abord la dégager de son folklore interprétatif. « Voir Carmen comme une femme fatale, une séductrice ou une icône inaccessible reviendrait à objectifier et diaboliser une fois de plus ce personnage. » La phrase est essentielle. Elle déplace le regard. Carmen n’est pas une abstraction, ni une surface de projection. Elle n’est pas seulement la femme qui attire, la femme qui provoque, la femme qui perd les hommes.
Antonine Vernotte veut revenir au texte et à la musique. « Carmen est avant tout humaine, avec ses joies, ses peurs, ses doutes, ses amours, ses frustrations etc. On trouve tout cela dans le texte et dans la musique. Je m’appuie avant tout sur la partition pour construire le personnage. »
Cette attention à la partition permet d’éviter deux pièges. Le premier serait d’enfermer Carmen dans le cliché de la séductrice destructrice. Le second serait de la transformer en symbole univoque, héroïne théorique de la liberté, au risque de perdre sa chair, ses contradictions, ses élans et ses fragilités. Antonine Vernotte rappelle aussi que l’œuvre demeure actuelle parce qu’elle donne à voir une figure située à l’écart des privilèges. « Par rapport à la norme bourgeoise, Carmen c’est l’Autre, la femme, l’ouvrière, la bohémienne. Elle revendique sa liberté, son droit d’exister depuis un endroit où elle ne possède pas de privilèges. »
Dans cette perspective, Carmen ne relève pas d’un exotisme de répertoire. Elle parle encore de rapports sociaux, de domination, de désir, de refus, d’appartenance impossible. Elle met en scène une femme qui ne demande pas la permission d’exister.
Quand les élèves entrent dans l’œuvre
La singularité du Labopéra tient aussi à ce moment où un exercice pédagogique devient une contribution réelle à un spectacle. Sébastien Taillard décrit ce basculement concrètement. Pour les élèves chargés des costumes, imaginer un vêtement à partir d’un personnage étudié en cours est une première étape. Mais tout change lorsqu’ils se retrouvent dans une loge avec une chanteuse lyrique qui doit enfiler ce costume, être à l’aise dedans, chanter, bouger, respirer, demander parfois des retouches. Alors, l’apprentissage cesse d’être abstrait. Il rejoint le métier.
La même chose vaut pour les décors, la technique, les coulisses. Lors des représentations, les jeunes verront leurs travaux servir directement l’œuvre. Ils ne seront plus seulement spectateurs du processus. Ils en auront été les artisans. Ce passage est précieux, car il donne à la culture une matérialité. L’opéra n’est pas seulement une voix sur scène. C’est du bois, du tissu, de la lumière, des mesures, des corps, des horaires, des métiers, des contraintes et des gestes précis.
Le chœur amateur participe de la même logique. Au-delà de la justesse musicale, Sébastien Taillard dit rechercher « une envie de découvrir l’opéra et le travail particulier d’un choeur dans ce contexte », mais aussi « l’envie de participer à une aventure humaine au-delà d’une simple participation musicale ». Là encore, l’opéra devient une expérience collective, non un objet patrimonial distant.
Quant aux collégiens, leur rencontre avec l’art lyrique peut ouvrir une brèche. Antonine Vernotte se souvient de sa propre découverte. « J’ai écouté mon premier opéra vers l’âge de 15 ans, je fus bouleversée par l’intensité et la clarté avec lesquels les émotions y étaient transmises. » L’opéra peut impressionner, mais il peut aussi offrir à l’adolescence un langage direct pour traverser ce qui déborde. La voix lyrique, parce qu’elle ne triche pas avec le corps, rend l’émotion presque visible.
L’opéra comme expérience vivante, accessible et exigeante
Dans une période où la culture doit souvent justifier son utilité sociale, le Labopéra Saint-Brieuc Bretagne défend une réponse par la pratique. Il ne s’agit pas d’opposer l’exigence artistique à la transmission, ni le plaisir du spectacle à l’ancrage territorial. Au contraire, le projet cherche à les réunir.
Pour Sébastien Taillard, la transmission n’est pas un supplément. Elle est « le cœur du projet ». La culture n’a pas à choisir entre beauté et utilité, entre émotion et lien social. Elle devient d’autant plus nécessaire qu’elle fabrique des rencontres entre des mondes qui ne se croisent pas toujours. Une scène nationale, des lycées professionnels, un conservatoire, des amateurs, des artistes lyriques, des entreprises locales, des collégiens, des bénévoles. C’est toute une ville qui se trouve invitée dans le ventre de l’œuvre.
Au fond, cette Carmen briochine repose sur une promesse simple. Faire venir à l’opéra celles et ceux qui pensent encore que ce n’est pas pour eux. Puis leur montrer que l’opéra, lorsqu’il est incarné, raconté, fabriqué et partagé, n’est ni un musée poussiéreux ni un luxe social. C’est une expérience directe, presque physique, où la musique, le théâtre, les métiers et les voix se rejoignent.
Antonine Vernotte espère que le public pourra « découvrir ou redécouvrir Carmen », et que les spectatrices et spectateurs passeront « un bon moment, festif, fort en émotions et en vibrations ». Sébastien Taillard, lui, formule un souhait très simple : que celles et ceux qui auront osé pousser la porte de l’opéra pour la première fois repartent avec l’envie de le faire découvrir autour d’eux.
Ce serait déjà beaucoup. Ce serait même, pour un opéra aussi célèbre que Carmen, une manière de redevenir neuf.
Informations pratiques
- Carmen, opéra en quatre actes de Georges Bizet, livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy, d’après la nouvelle de Prosper Mérimée.
- Production : Labopéra Saint-Brieuc Bretagne.
- Dates : vendredi 5 juin 2026 à 20h, samedi 6 juin 2026 à 20h, dimanche 7 juin 2026 à 16h.
- Lieu : La Passerelle, scène nationale de Saint-Brieuc, Place de la Résistance, 22000 Saint-Brieuc.
- Direction musicale : Sébastien Taillard.
- Mise en scène : Zouliha Magri et Christophe Duffay.
- Carmen : Antonine Vernotte.
- Durée : environ 3h avec entracte.
- Tarifs annoncés : de 15 à 50 euros, avec tarifs réduits.
