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UNIDIVERSLE MÉDIAVERS CULTUREL

TDN 2026. Les Parts Manquantes de Laure Fonvieille se promènent dans le quartier de Maurepas

Et si nous écoutions ce que les défuntes ont encore à nous dire ? Dans le cadre du festival Les Tombées de la Nuit, la compagnie rennaise La Mort est dans la boîte présente sa nouvelle création, Les Parts manquantes, dimanche 5 juillet 2026 à Rennes. Quinze comédiennes font surgir dans les rues de Maurepas les voix de femmes méconnues ou presque entièrement effacées de notre mémoire collective.

Le matrimoine désigne l’héritage artistique, culturel, scientifique, intellectuel et politique transmis par les femmes des générations précédentes. Souvent considéré à tort comme un néologisme militant, le mot est pourtant ancien. Au Moyen Âge, il désignait les biens reçus de la mère, de la même manière que le patrimoine correspondait aux biens hérités du père. Progressivement tombé en désuétude, il a retrouvé depuis le début du XXIe siècle une portée culturelle et politique : rendre leur place aux créatrices, penseuses, scientifiques, militantes et femmes d’action longtemps minorées dans les récits historiques.

Cette remise en lumière constitue l’un des principaux fils rouges de La Mort est dans la boîte, compagnie théâtrale créée à Rennes en 2010 par Laure Fonvieille. Autrice, metteuse en scène, costumière et brodeuse, celle-ci développe une écriture documentaire dans laquelle les vêtements, les archives, les témoignages et les lieux participent pleinement à la dramaturgie.

Du cimetière à l’échelle d’un quartier

DansCelles d’en dessous, présenté notamment lors de la saison 2022 des Tombées de la Nuit, Laure Fonvieille proposait déjà une déambulation théâtrale consacrée au matrimoine. Cinq comédiennes faisaient revivre cinq femmes inhumées dans le cimetière où se déroulait la représentation. Chaque adaptation nécessitait un travail de recherche mené avec les acteurs et actrices du territoire afin de retrouver des parcours individuels, des archives et des témoignages.

Les Parts manquantes prolongent et amplifient ce premier geste. La création quitte l’enceinte du cimetière pour investir un quartier, un village ou une ville entière. Le passage du cimetière à l’espace urbain élargit le propos : il ne s’agit plus seulement de se souvenir de femmes enterrées en un lieu précis, mais de montrer comment leurs vies continuent de traverser les rues, les bâtiments et la société contemporaine.

« Le spectacle est modulable de cinq à quinze comédiennes et propose jusqu’à trois parcours différents selon le format choisi. Les spectateurs et spectatrices ne voient donc pas tous la même chose », explique Laure Fonvieille. Pour la représentation rennaise, quinze comédiennes porteront quinze portraits au cours d’une promenade de plus d’un kilomètre dans le quartier de Maurepas, aux abords des Gayeulles.

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© Laure Fonvielle

Quinze voix entre histoire et présent

Les Parts manquantes reprennent un principe essentiel de Celles d’en dessous : les seules personnes vivantes du spectacle sont les interprètes et le public. Par leurs corps, leurs costumes et leurs voix, les comédiennes deviennent des « passeuses de vie » et instaurent un dialogue entre les mortes et les vivant·es.

Contrairement à Celles d’en dessous, dans lequel Laure Fonvieille réécrivait de nouveaux portraits à chaque représentation, la majorité des personnages restent les mêmes. Un seul portrait est réécrit à partir du lieu d’accueil et consacré à une « illustre inconnue » du territoire. À Rennes, cette recherche s’est concentrée sur Maurepas. « Pour le quartier de Maurepas, cela a été facile. Toutes les personnes que j’ai croisées dans le quartier m’ont parlé de la même femme », indique la metteuse en scène.

Chaque récit prend la forme d’un monologue à la première personne. Les défuntes connaissent leur propre destin, mais semblent aussi avoir observé les transformations survenues après leur disparition. Cette légère omniscience autorise des allers-retours entre leur époque et la nôtre. Certaines lancent des piques aux vivant·es ; d’autres constatent, avec ironie ou amertume, que les injustices auxquelles elles se sont heurtées n’ont pas entièrement disparu.

L’une d’elles profite même de son statut de morte pour avouer un acte illégal dont elle n’avait jamais parlé. Sans transformer les personnages en commentatrices artificielles de l’actualité, la metteuse en scène laisse ainsi le passé déplacer notre regard sur le présent. Les histoires particulières deviennent les fragments d’une même dramaturgie : celle de femmes empêchées, combattantes, libres ou réfractaires, qui refusent désormais de rester silencieuses.

« Je fais du théâtre pour faire parler les morts, depuis toujours, que ce soit en intérieur ou en extérieur. »

Retrouver les femmes effacées de l’Histoire

Les figures ont été choisies en fonction des sujets que l’équipe souhaitait aborder, avec plusieurs exigences : conserver un lien avec l’histoire de France, représenter différentes origines et faire dialoguer des domaines aussi variés que l’art, la politique, les sciences, le militantisme ou le sport. Dans l’immensité du matrimoine, la compagnie a surtout cherché des femmes dont les noms restent encore moins connues que Gisèle Halimi ou Simone Veil, mais dont les réalisations furent tout autant considérables. Les Parts manquantes redonnent corps à des femmes célèbres à leur époque avant d’être reléguées à la marge de l’histoire officielle.

Parmi elles figure Michel-Marie Poulain (1906-1991), artiste peintre, mannequin et danseuse. L’une des premières femmes trans françaises à être connue pour autre chose que sa transidentité. Artiste reconnue de son vivant, elle a exposé ses œuvres à Paris comme à l’étranger et publie en 1954 son autobiographie, J’ai choisi mon sexe. Plusieurs œuvres appartiennent aujourd’hui aux collections publiques françaises. Autre artiste : Rosa Bonheur (1822-1899), peintre et sculptrice animalière à la une renommée internationale au XIXe siècle. Admirée pour son talent autant que pour son indépendance, elle fut l’une des artistes françaises les plus célèbres de son vivant, avant de voir sa place se réduire fortement dans les récits de l’histoire de l’art au cours du XXe siècle.

Autre personnalité retenue : Gerty Archimède (1909-1980). Première femme inscrite au barreau de la Guadeloupe, elle devient députée de l’île à l’Assemblée nationale de 1946 à 1951. Avocate, militante féministe et anticolonialiste, elle intervient notamment sur l’accès des femmes aux professions juridiques, les droits sociaux et l’égalité entre les territoires ultramarins et la France hexagonale. « Elle a accompli un travail considérable et gagnerait à être beaucoup mieux connue », souligne Laure Fonvieille.

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© Laure Fonvielle

La création ne cherche toutefois pas à remplacer quelques grandes figures masculines par un nouveau panthéon féminin. En plaçant côte à côte une artiste reconnue, une militante, une scientifique, une personnalité politique et une habitante presque inconnue, elle interroge plus largement les mécanismes qui déterminent quelles vies méritent d’être racontées, archivées et transmises.

Une société rêvée par les mortes

Faire parler les mortes ne condamne pas le spectacle à la gravité. Laure Fonvieille revendique au contraire une œuvre joyeuse, joueuse et fédératrice. Les costumes, les déplacements et les changements de perspective composent un théâtre vivant dans lequel l’émotion, l’humour et l’histoire circulent constamment.

« C’est important de connaître notre passé pour continuer à vivre et éviter de commettre les mêmes erreurs. Bien connaître son passé permet de construire l’avenir que l’on souhaite », explique-t-elle. « Quand je vois tous ces destins côte à côte, cela ressemble un peu à une société rêvée. Si on les avait écoutées, ou si on s’inspirait davantage d’elles, la société aurait peut-être évolué différemment. »

Le titre prend ici tout son sens. Ces femmes ne sont pas seulement les parties absentes d’un récit historique incomplet. Elles constituent aussi des possibilités politiques, artistiques et humaines que la société n’a pas su entendre. Les retrouver ne revient donc pas à réparer symboliquement le passé une fois pour toutes, mais à rouvrir des chemins qui auraient pu être empruntés.

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© Laure Fonvielle

Les Parts manquantes prennent la rue

Le spectacle vivant a depuis longtemps fait de l’espace public l’un de ses terrains d’expérimentation. Mais la présence d’une création écrite, conçue et interprétée par des femmes interroge nécessairement leur rapport à la rue : un espace commun qui demeure aussi un lieu d’exposition, de surveillance et parfois d’insécurité.

Après avoir apprivoisé les cimetières avec Celles d’en dessous, Laure Fonvieille éprouve ici directement la ville. « Je me suis rendu compte qu’en tant que femme, je ne suis effectivement pas très à l’aise dans la rue, mais ce n’était pas le sujet de départ », confie-t-elle. « Travailler dans l’espace public me fait du bien. Cela me permet de me réapproprier la rue. Elle nous appartient aussi, ainsi qu’à toutes ces femmes du passé. »

Au cours de l’Histoire, de nombreuses femmes sont descendues dans la rue pour revendiquer leurs droits. Aujourd’hui encore, les mobilisations du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, ou du 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, rappellent que cette conquête demeure inachevée.

Derrière le caractère familial et accessible du projet se dessine ainsi une revendication : permettre aux femmes, connues ou inconnues, vivantes ou mortes, de reprendre place dans l’espace commun. La déambulation ne se contente pas de raconter leur histoire dans la rue ; elle inscrit matériellement leurs présences dans la ville.

« Avec les quinze personnages et les quinze comédiennes, le spectacle fait se rencontrer trente femmes. Mais, plus largement, il porte tout le matrimoine, donc des millions de femmes. »

L’espace public permet également de rencontrer des personnes peu familières des salles de théâtre. Habitants du quartier, familles, passants et spectateurs avertis partagent momentanément le même parcours. « L’approche est plus directe que sur un plateau. On se situe à un autre endroit du jeu et de l’écoute », observe Laure Fonvieille.

Une exposition de portraits brodés à Maurepas

En écho au spectacle, la compagnie présente également une exposition de broderies intitulée Les Parts manquantes à l’Espace social commun Simone-Iff. Six portraits brodés de femmes du passé prolongent le travail de mémoire et de transmission engagé par la déambulation théâtrale.

L’exposition est visible du jeudi 2 juillet au vendredi 28 août 2026, du lundi au jeudi de 8 h 30 à 12 h 30 et de 13 h 30 à 17 h 30, ainsi que le vendredi de 8 h 30 à 12 h 30 et de 13 h 30 à 17 h.


Informations pratiques

Les Parts manquantes
Compagnie La Mort est dans la boîte
Dimanche 5 juillet 2026, de 16 h à 17 h 30
Quartier Maurepas–Les Gayeulles, Rennes
Lieu exact de rendez-vous indiqué sur le billet
Durée : 1 h 30 • Marche de plus d’un kilomètre • À partir de 11 ans

Tarif plein : 5 € • Tarif Sortir ! : 2 €
Informations et billetterie

Prochaines dates de tournée
Dimanche 13 septembre 2026 à Bordeaux, pour le Fonds Cré’Atlantique : deux représentations gratuites à 11 h et 16 h, au départ du Jardin de l’Ars. Inscriptions
Vendredi 18 et samedi 19 septembre 2026 au Canal Théâtre à Redon : une représentation scolaire le vendredi et une représentation tout public samedi à 11 h.
Dimanche 4 octobre 2026 à l’Agora au Rheu.

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Emmanuelle Volage

L’auteur

Emmanuelle Volage