Dommage pour ceux qui n’étaient pas présents à la première de Lucia de Lammermoor, à l’Opéra de Rennes, le 7 février 2026, ils ont laissé passer un événement majeur de la saison en cours et sans doute même des précédentes.
Dans un théâtre bondé, ainsi qu’il fallait s’y attendre, les chanteurs, le chœur comme l’orchestre, ont connu une ovation unanime, pleinement justifiée par la qualité de leur prestation. Rarement une telle homogénéité entre toutes les composantes d’une œuvre n’a été atteinte, et cette connexion a contribué à l’excellence du résultat.
Laissez-nous d’abord vous parler de l’auteur, de son histoire et de l’œuvre. Gaetano Donizetti est né à Bergame en 1797. Issu d’une famille modeste, peu encline à l’encourager vers une carrière musicale, il fait la rencontre providentielle du musicien allemand Johann Simon Mayr, qui lui servira de mentor et lui entrouvrira de nombreuses portes. Sa vie personnelle ne fut guère heureuse : il eut à supporter la mort prématurée de ses deux jeunes enfants, ainsi que celle d’une épouse très aimée à l’âge de 28 ans. Peut-être est-ce là qu’il faut chercher la source de cette incomparable aptitude à décrire le drame humain et la puissance des sentiments qu’il inspire. De ce point de vue, avec Lucia, on est au sommet de cet art particulier.
Inspiré d’un roman de Walter Scott, La Fiancée de Lammermoor, le livret a été écrit par Salvatore Cammarano ; il en délivrera sept autres à Donizetti, mais également à Verdi, Pacini et Mercadante.
La trame de l’intrigue reste assez classique et décrit les douloureux soubresauts d’amours contrariées. La belle Lucia, opportunément sauvée des cornes d’un taureau par Edgardo, en tombe amoureuse au grand dépit de son frère, qui avait pour elle d’autres projets nuptiaux. L’union avec le riche et puissant Arturo aurait rétabli leur fortune et leur position sociale. Le drame est donc cornélien pour Lucia : elle devra choisir entre son bonheur ou la position de sa famille, déjà au bord du gouffre. Les manœuvres mensongères et déloyales de son frère la conduiront inexorablement vers une issue fatale. Voilà donc les éléments dramatiques mis en place. Portons maintenant notre regard vers l’écrin qui accueillera le déroulement du drame.
Tout d’abord un décor sobre et efficace. De murs drapés de noir au début de l’œuvre, il s’éclaire de hautes arches blanches, très discrètes mais idéales pour accompagner les déambulations des intervenants. Les costumes, également fabriqués par les ateliers de l’Opéra de Rennes, surprennent par la diversité des époques qu’ils représentent. On saute de La Reine Margot au Dialogue des carmélites, et Arturo, vêtu comme un mignon d’Henri III, converse avec Edgardo, vêtu d’une simple veste en lin et d’un pantalon des plus contemporains. Et pourtant tout cela fonctionne sans à-coups et n’apparaît en rien comme une suite d’anachronismes.
L’Orchestre national de Bretagne, placé sous la direction d’un jeune chef invité, Jakob Lehmann, ne manque pas d’une certaine virilité et, fort d’une quarantaine de membres, fait trembler les murs de l’opéra et cloue sur son siège, à coups de gifles sonores, tout un public ravi et qui ne demandait que cela. À ce chapitre-là, on ne peut manquer de citer l’ensemble « Mélismes » et son directeur Gildas Pungier, lesquels, fidèles à leur habitude, nous ont fait tutoyer le sublime. Dès le début du premier acte, en costumes de chasseurs, ils posent l’ambiance sombre qui régnera pendant toute l’œuvre. Toujours convaincants, ils sont, à leur habitude, le véritable pilier qui soutient avec force toute cette splendide architecture.
Les chanteurs ne sont pas en reste et c’est heureux. Notre Lucia du premier soir, Laura Ulloa, nous propose une vision à la fois fragile et forte du personnage, ce qui est parfaitement cohérent. Sa voix, passées les petites imprécisions des premières notes, dues sans doute au stress d’une première, s’impose agréablement. Dans les parties narratives, elle est dans le ton : diction claire, présence scénique souvent émouvante, mais le choix de la version élague un peu trop les morceaux de bravoure et les aigus stratosphériques qui, en d’autres temps, avaient fait étinceler des Maria Callas, des Renata Scotto ou des Joan Sutherland. Laura Ulloa n’y peut rien, mais on reste un peu sur notre faim en termes de performances.
Dans le rôle du frère de Lucia, Stavros Mantis impose sans coup férir son imposante stature et sa voix puissante. Son personnage, souvent contrasté, est interprété avec assurance. Rôle-titre, il ne pouvait pas faire moins, mais s’acquitte avec brio de ses obligations et obtient l’assentiment du public.
Petit coup de cœur de notre soirée, le ténor César Cortés, dans le rôle de l’amoureux en souffrance, aura su conjuguer avec émotion et talent la délicatesse et l’emportement. Impossible, à la fin du dernier acte, lorsqu’il décide de se donner la mort, de ne pas sentir des larmes d’émotion embuer nos yeux. C’est du romantisme absolu, mais mon Dieu que c’est bon !
Autre découverte (mais pas tant que cela), un Jean-Vincent Blot investi du rôle de Raimondo et qui s’en acquitte aussi avec brio. Il campe avec exactitude un intermédiaire toujours enclin à l’apaisement, mais dont les objurgations le font cruellement ressembler à Cassandre. Il n’est pas entendu et assiste impuissant à un naufrage qu’il avait inutilement prédit. Jean-Vincent Blot donne une véritable épaisseur à son personnage, impose sa présence, et prend une dimension que nous avions souvent soupçonnée chez lui… enfin !!!
Dans des rôles secondaires, mais pas moins essentiels, Sophie Belloir nous propose, dans le rôle d’Alisa, une suivante de bon aloi, dont la présence scénique fait preuve d’une belle aisance. Carlos Natale, au costume anachronique en velours rouge et bas de soie, auquel il ne manque qu’une perle en forme de poire accrochée à l’oreille, incarne avec autorité le personnage d’Arturo. Celui-ci n’est pas conscient qu’il est là comme un futur agneau sacrificiel et sait donner, avec sa belle voix, un côté humoristique et tragique en même temps. Il y a dans cette inconscience une beauté grinçante.
Vous l’aurez compris, cette Lucia est à voir, et plutôt à entendre, absolument. La mise en scène de Simon Delétang la met en valeur par sa sobriété et son exactitude. Il n’y a rien à jeter, pas de forfanteries : le directeur de la scène de Lorient s’est mis entièrement au service de la musique. Alors, si vous aimez tragédie et romantisme à son paroxysme, vous savez ce qu’il vous reste à faire.
Distribution :
- Lucia : Laura Ulloa
- Enrico : Stavros Mantis
- Edgardo : César Cortés
- Raimondo : Jean-Vincent Blot
- Alisa : Sophie Belloir
- Arturo : Carlos Natale
- Direction musicale : Jakob Lehmann
- Orchestre : Orchestre national de Bretagne
- Chœur : Ensemble « Mélismes » (direction : Gildas Pungier)
- Mise en scène : Simon Delétang
- Dates et horaires
Dates et horaires
- Samedi 7 février 2026 à 18h
- Lundi 9 février 2026 à 20h
- Mercredi 11 février 2026 à 20h
- Vendredi 13 février 2026 à 20h
- Samedi 14 février 2026 à 18h
- Lien vers la billetterie : Réserver


















