Molières 2026. Entre théâtre vivant et consécration, le petit sacre parisien

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nuit des molières

Le 4 mai 2026, aux Folies Bergère, les Molières rejoueront leur rituel préféré. Célébrer le théâtre vivant à travers une machine de consécration qui distingue volontiers ce qu’elle a déjà reconnu, classé, légitimé. Rien de neuf sous les ors du star-theatre-system à la française. Et pourtant, cette édition 2026 présente un intérêt réel. Aucun spectacle ne semble en mesure d’écraser tous les autres. Les nominations dessinent au contraire une lutte entre plusieurs théâtres officiels — le grand auteur déjà canonisé, le privé chic qui veut prouver sa noblesse, le spectaculaire homologué, et quelques formes plus rugueuses, plus instables, moins décoratives. Le suspense n’est donc pas seulement dans le palmarès. Il est dans l’image du théâtre français que la cérémonie choisira de figer — ou de flatter.

Les Molières ou l’art de primer l’audace une fois qu’elle a reçu son carton d’invitation

Il faut accorder aux Molières une vertu. Ils restent un révélateur. Pas du théâtre dans toute sa vérité, évidemment, mais du théâtre que l’institution accepte d’exposer comme vitrine. On y célèbre le risque, à condition qu’il soit devenu fréquentable. On y salue le populaire, à condition qu’il soit passé par la case respectabilité. On y applaudit le contemporain, mais un contemporain déjà bordé, reconnu, adossé aux bons circuits du prestige. Le problème n’est donc pas seulement l’entre-soi, même s’il existe bel et bien. C’est cette vieille manière si française de faire comme si la visibilité prouvait l’importance, comme si la consécration disait la vérité, comme si le centre résumait le vivant. Chaque cérémonie raconte ainsi moins la richesse du théâtre que la géographie de ses pouvoirs.

Il serait pourtant trop simple d’en faire un bloc parfaitement fermé. Les nominations 2026 montrent aussi une diversité réelle de tonalités, de formats et de registres. Mais une institution de consécration ne reflète jamais innocemment la vitalité d’un art. Elle la cadre, la hiérarchise, la met en scène, puis la présente comme son meilleur autoportrait. Le problème des Molières n’est pas seulement qu’ils consacrent un centre. C’est qu’ils consacrent un centre qui aime encore se penser comme la pointe sensible du monde, alors même qu’il parle souvent depuis des positions déjà consolidées.

La vraie singularité des Molières 2026 tient à l’absence de rouleau compresseur. Aucun titre ne semble promis à un sacre absolu. Trois blocs, en revanche, se détachent nettement. Le premier, c’est Les petites filles modernes de Joël Pommerat, qui incarne le pôle du grand auteur public déjà installé au centre du jeu. Le deuxième, c’est le théâtre privé de prestige avec Amadeus et Art, autrement dit deux propositions qui condensent à merveille ce que le privé français aime présenter comme sa preuve de grandeur. Le troisième, c’est La Cage aux folles, parfait candidat du spectaculaire légitime, brillant mais dûment certifié culturel. Cette édition ne départage donc pas seulement des spectacles. Elle oppose plusieurs manières d’occuper la position dominante dans le récit national du théâtre.

Dans le théâtre public, Les petites filles modernes semble légèrement devant. Joël Pommerat a pour lui cette position rêvée dans le paysage français. Il reste un créateur identifiable, avec une langue scénique, une gravité, une signature. Mais il est aussi devenu une autorité. Et les Molières aiment cette figure-là — celle de l’artiste encore vivant, encore singulier, mais déjà entré dans une forme de canon. Le spectacle coche donc beaucoup de cases sans donner l’impression d’un choix paresseux. Ce serait une récompense à la fois légitime, intelligible et suffisamment noble pour satisfaire l’image que le théâtre public aime donner de lui-même.

Encore faut-il préciser que si Pommerat avance, ce n’est pas seulement parce qu’il est Pommerat. C’est aussi parce que son théâtre garde cette capacité rare à installer de l’inquiétude morale dans des formes d’une apparente simplicité. Là où tant de spectacles contemporains s’épuisent à démontrer, il continue souvent de troubler. Cette qualité-là compte aussi. Elle évite de réduire sa possible victoire à un simple réflexe de consécration.

Rien n’est pourtant joué. La guerre n’a pas un visage de femme, mise en scène par Julie Deliquet, peut séduire par sa puissance historique et chorale, par sa manière de faire entendre la mémoire non comme archive figée, mais comme matière encore brûlante. Makbeth, avec Louis Arene, incarne une voie plus plastique, plus aventureuse, plus risquée. I Will survive rappelle quant à lui qu’un théâtre plus abrasif, plus frontal, plus nerveux existe encore dans le paysage. Mais si l’on suit la logique interne des Molières, Les petites filles modernes garde une longueur d’avance.

Dans le privé, Amadeus semble tenir la meilleure position. Il faut dire que le spectacle a presque tout pour plaire à une cérémonie comme les Molières. De l’ampleur, du panache, du texte, de la tenue, une certaine générosité scénique, et surtout cette capacité à faire exister le privé comme autre chose qu’un simple théâtre d’efficacité commerciale. Amadeus permet au secteur de se présenter sous son jour le plus flatteur — raffiné, ambitieux, accessible et noble à la fois.

Art n’est pas loin derrière. Yasmina Reza est déjà une référence installée, et la pièce a depuis longtemps dépassé le statut de succès pour entrer dans celui de repère canonique. Mais c’est parfois le piège des œuvres trop évidentes. Elles imposent le respect sans forcément créer l’élan du moment. Là où Amadeus peut sembler conquérir, Art risque d’apparaître comme une confirmation.

Made in France porterait un choix plus contemporain. Le Procès d’une vie défendrait davantage le texte et l’interprétation. Mais si l’on doit miser sur la synthèse la plus compatible avec les Molières, Amadeus paraît le pari le plus solide.

Toute cérémonie de ce genre a besoin d’un spectacle qui lui permette d’avoir l’air ouverte, joyeuse, populaire, sans perdre la face. La Cage aux folles remplit cette fonction à merveille. Il y a là du brillant, de l’entrain, de la mémoire collective, du plaisir de scène. Mais aussi juste assez de prestige historique pour que personne n’ait le sentiment de céder au simple divertissement. C’est une constante française. On aime le spectaculaire, à condition qu’il puisse se présenter comme plus que spectaculaire. On aime le musical, mais lorsqu’il a obtenu son passeport de respectabilité. La Cage aux folles semble arriver exactement à ce point d’équilibre. Assez flamboyant pour séduire. Assez consacré pour être décoré sans malaise.

Le pronostic paraît donc assez net ici. Le Molière du spectacle musical pourrait bien revenir à La Cage aux folles. Ce serait la manière idéale, pour la cérémonie, de prouver qu’elle sait encore sourire sans cesser tout à fait de se regarder sourire.

Les interprètes, là où le théâtre redevient un peu affaire de trouble

Les catégories d’interprétation restent les moins automatiques. C’est souvent là que le système se dérègle légèrement, ou du moins qu’il hésite. Parce qu’un corps sur scène, une voix, une présence, un désarroi résistent encore un peu aux logiques bien coiffées de la consécration.

Les Molières ne distinguent pas seulement des performances. Ils aiment aussi sacrer des récits. Mais il faut être précis. Ce qui se joue ici n’est pas une prime mécanique accordée à telle identité, telle origine ou telle trajectoire. C’est une manière, plus diffuse, plus institutionnelle, d’envelopper certaines performances dans des lectures publiques symboliquement valorisables. À la vieille noblesse théâtrale fondée sur le répertoire, les maisons et les carrières installées s’ajoute désormais une autre économie de la légitimité — celle des parcours qui, lus par l’époque, deviennent éloquents. Le bon interprète n’est donc plus seulement celui qui habite un rôle avec force. C’est aussi celui ou celle dont la présence peut être reçue comme intensité de jeu et comme signe convenable du temps. Le théâtre français, ici, ne célèbre pas seulement le talent. Il aime aussi se contempler dans sa propre vertu.

Dans le public, Louis Arene semble très bien placé pour Makbeth. Sa candidature dépasse la seule performance. Elle porte un geste d’ensemble, une esthétique, une affirmation. Christophe Montenez, pour Hamlet, reste toutefois un prétendant redoutable si les votants privilégient l’intensité du grand rôle. Laurent Lafitte, enfin, bénéficie de ce supplément de lumière que le théâtre français sait toujours très bien convertir en prestige.

Chez les comédiennes du public, Elsa Lepoivre paraît légèrement favorite. Elle a pour elle la puissance, l’assise, la reconnaissance. Marina Hands n’est évidemment jamais loin dans ce type de catégorie. Quant à Ludivine Sagnier, elle peut incarner une forme de déplacement plus inattendue, donc potentiellement plus désirable.

Dans le privé, Jérôme Kircher semble bénéficier de la dynamique d’Amadeus. Chez les comédiennes, Charlotte Matzneff et Clotilde Daniault apparaissent parmi les options les plus solides. Mais ici plus qu’ailleurs, une surprise reste possible. C’est d’ailleurs dans ces fissures que le théâtre, parfois, redevient autre chose qu’un simple classement — une affaire de trouble, de présence et d’injustice imparfaitement distribuée.

Au fond, le cœur du sujet n’est peut-être pas de savoir qui gagnera, mais quelle façade l’institution entend construire. Les Molières ne distribuent pas seulement des prix. Ils désignent les formes que le théâtre français juge les plus représentables, les plus honorables, les plus aptes à incarner sa propre idée de lui-même. Cette année, plusieurs modèles sont en concurrence : le théâtre d’auteur souverain, le privé de prestige, le spectaculaire bien tenu, le théâtre plus politique, plus conflictuel, plus rugueux. La cérémonie devra arbitrer entre ces régimes de valeur ou faire semblant de les réconcilier, ce qui est souvent sa manière la plus élégante de reconduire l’ordre établi.

Et le théâtre vivant ne se réduit évidemment pas aux œuvres nommées. Il se joue aussi loin des circuits de consécration, dans des compagnies moins dotées, des lieux moins visibles, des présences qui ne monteront jamais sur la scène des Folies Bergère mais sans lesquelles l’art théâtral, au quotidien, serait infiniment plus pauvre. C’est aussi ce hors-champ-là que les Molières laissent dans la pénombre quand ils prétendent parler au nom du théâtre français.

Nos pronostics prudents

Théâtre publicLes petites filles modernes
Théâtre privéAmadeus
Spectacle musicalLa Cage aux folles
Mise en scène public — Joël Pommerat, avec Julie Deliquet comme alternative très crédible
Mise en scène privé — avantage à Olivier Solivérès
Comédien public — Louis Arene
Comédienne public — Elsa Lepoivre
Comédien privé — Jérôme Kircher
Comédienne privée — Charlotte Matzneff ou Clotilde Daniault

Rocky Brokenbrain
Notoire pilier des comptoirs parisiens, telaviviens et new-yorkais, gaulliste d'extrême-gauche christo-judeo-païen tendance interplanétaire, Rocky Brokenbrain pratique avec assiduité une danse alambiquée et surnaturelle depuis son expulsion du ventre maternel sur une plage de Californie lors d'une free party. Zazou impénitent, il aime le rock'n roll dodécaphoniste, la guimauve à la vodka, les grands fauves amoureux et, entre deux transes, écrire à l'encre violette sur les romans, films, musiques et danses qu'il aime... ou pas.